"40% de CO2 en moins, c'est ambitieux, réaliste et le plus économique"

©Dieter Telemans

Se battre contre les changements climatiques a tout d’une guerre sans fin. Les intérêts sont colossaux et les réticences multiples et tenaces.

Connie Hedegaard, la Commissaire européenne au Climat, sort à peine d’une longue bataille pour faire avaliser son plan Climat par la Commission européenne, qu’elle doit déjà en entamer une autre au moins tout aussi difficile: convaincre les capitales européennes que son plan est idéal pour l’avenir climatique, énergétique et économique du Vieux Continent.

Pour vous, les objectifs climatiques 2030 sont plus ambitieux qu’ils en ont l’air. Pourquoi?

En 2020, on aura réduit les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 20% par rapport à 1990. Si tous les gouvernements réalisent tous leurs projets, ce sera 24%. Mais ce chiffre comprend les projets que les Européens ont achetés en dehors de l’Europe. On aura fait 18% en 20 ans au niveau intérieur. Nous disons que pour la prochaine décennie, nous devons aller de 18 à 40%. Ceux qui disent que ce n’est pas ambitieux ne comprennent pas les efforts qui seront nécessaires pour y arriver. Dans nos modèles, la solution la plus efficace au niveau des coûts était celle de 40%.

A l’intérieur de la Commission, avec l’équilibre politique qu’il y a, ce n’était pas possible d’aller plus loin ?

Quand nous avons des grandes propositions comme celles-ci avec des grandes implications en termes de coûts, de prix, etc., la méthodologie de la Commission est d’analyser en profondeur. Nous avions trois scénario de réduction de GES : un de 35%, un autre de 40% et un autre de 45%. La solution la plus efficace au niveau des coûts était celle de 40%. C’est la meilleure option.  Elle est faisable et réaliste. Les gens peuvent peut-être penser que ce serait 35% qui serait le moins cher, mais ce n’est pas le cas. Est-ce que ce sera facile ? Non, c’est ambitieux. Et si vous en doutez, regardez autour de vous sur la planète pour voir si vous trouvez une autre région qui entreprend quelque chose de similaire

Le parlement européen a, lui, estimé que cette proposition n’était pas suffisamment ambitieuse. Il manque de réalisme?

Non, le parlement européen approuve les 40%. C’est ce qui est intéressant dans ce qui a été dit mercredi. J’espère que ce signal sera entendu dans les capitales européennes.

27% du mix énergétique en renouvelable pour 2030, comment y arrive-t-on sans objectifs nationaux contraignants?

C’est La question à laquelle les États membres devront répondre. La Commission estimait que nous avions besoin de flexibilité pour les États membres. D’abord parce que nous devons respecter le Traité européen qui dit que le mix énergétique est de la compétence de chaque État. Ensuite, ce n’est pas difficile de proposer quelque chose, ce qui l’est, c’est de faire adopter une proposition. Il y a des États membres qui ne veulent pas du renouvelable. Je ne voulais pas laisser tomber cet objectif renouvelable, car je crois que c’est très important de donner un signal clair. Cet objectif européen, comment y arrive-t-on? D’abord vous demandez aux États les installations qu’ils possèdent, ce qu’elles ajoutent en termes de renouvelable. Si ce n’est pas assez, on peut leur indiquer du potentiel non exploité. Ensuite, l’Europe peut entrer en scène et proposer de cofinancer certains réseaux, élaborer certaines infrastructures à travers le budget européen, connecter les installations européennes, etc.

Express

"Ceux qui disent que 40% de réduction de gaz à effet de serre pour 2030, ce n’est pas ambitieux, ne comprennent pas les efforts qui seront nécessaires pour y arriver"

"Est-ce vraiment une sage stratégie de financer la Russie de Poutine et les régimes du Moyen Orient? Ne serait-il pas plus intéressant de créer des emplois en Europe?"

"40% c’est notre intérêt et c’est notre juste part de responsabilité. Si il y a un accord global en 2015 qui nous demande d’en faire plus, ça pourrait se faire via de la compensation."

"Notre proposition ne sera pas acceptée avec tous ces détails mais de nombreux pays la défendront."

"J'espère que votre premier ministre fera entendre sa voix au Conseil".

Le danger n’est-il pas que certains États vont avoir l’impression d’en faire plus que les autres et de payer pour les pays qui ne font pas d’efforts dans le renouvelable ?

Ce serait le danger, si ça ne reposait que sur 2 ou 3 États membres, mais je pense que beaucoup d’États membres, pour des raisons très différentes, veulent en faire beaucoup dans les renouvelables.  C’est pourquoi vous devriez voir ça comme une invitation au dialogue.

Je sais que les convaincus du renouvelable seront inquiets du changement de modèle. Je ne peux que les encourager à agir de manière constructive pour nous aider pour avoir la bonne structure de gouvernance. Ils doivent venir avec des propositions concrètes. J’encourage tout le monde à réfléchir sur la meilleure façon de procéder.

Il reste de fortes dissensions sur vos objectifs climatiques. Vous êtes confiante pour le Conseil européen de mars ?

Il y a beaucoup de vues différentes. Si vous prenez l’objectif de 40%, je n’ai entendu personne, pas le moindre État membre, en demander davantage. Un certain nombre d’États voulaient 35%. Ce n’est qu’un exemple de la difficulté des discussions. Il est urgent d’avoir une décision unique pour une Europe qui a beaucoup de problèmes avec son système énergétique avec un manque de cohérence, d’interconnectivité et de planification énergétique au-delà des frontières. Au plus tôt l’Europe arrivera à agir de concert pour sa politique énergétique au mieux pour le portefeuille du citoyen et des entreprises.

Il s’agit donc maintenant pour vous comme pour la société civile de mettre la pression sur les États membres?

Je fais déjà de la sensibilisation. La semaine passée, j’étais en France et en Grande-Bretagne. Cette semaine en Slovaquie et dimanche, je vais en Italie. Il s’agit d’une masse de documents complexes. C’est un gros travail de communiquer tous les détails aux différentes capitales. Donc oui, ceux dans la société civile qui pensent que c’est important, nous leur disons: "ne soyez pas fainéants maintenant, nous devons gagner cette bataille."

La Belgique a toujours de grandes ambitions climatiques, même si elle ne fournit pas toujours les résultats promis. Sur ce paquet 2030, est-elle un bon partenaire?

Vous avez quelques défis pour réaliser vos objectifs CO2, mais la Belgique est d’habitude un bon partenaire pour supporter l’ambition climatique. C’est une bonne chose. J’espère que votre Premier ministre aura une voix forte quand lui et ses collègues devront discuter de ça plus tard ce mois-ci.

Vous avez parlé à plusieurs pays. Qui sera la voix de votre proposition au sein du Conseil européen?

Je pense que beaucoup d’États membres seraient d’accord pour les 40%. La France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne le feront. J’espère que l’Italie le fera.

Dans les petits pays, la Belgique serait favorable à cet objectif tout comme le Danemark et beaucoup d’autres. Mais tous ceux qui ont de l’ambition ont aussi leurs intérêts spécifiques. Certains seront d’accord sur le renouvelable, d’autres pas. Souvent en politique, le diable est dans les détails du compromis. Personne ne peut penser qu’en mars tous les détails d’un si grand paquet pourront être acceptés.

Si vous devez faire des compromis sur ce paquet 2030, quels parties du paquet Climat 2030 pourraient changer ?

En politique, il faut toujours faire des compromis, mais je ne veux pas spéculer. Le défi climatique ne diminue pas. Malheureusement, il ne s’est pas réglé tout seul, car nous étions en train de nous occuper de la crise financière. Demandez-leur en Slovénie et en Serbie, ils ont eux des conditions climatiques extrêmes le week-end passé. Voyez les inondations sur la côte italienne. Voyez ce qui s’est passé en Australie il y a quelques semaines. 4 millions de personnes dans les Philippines n’ont toujours pas retrouvé de maison depuis les événements de l’automne.

Le changement climatique n’est pas un danger distant et théorique. Nous voyons de plus en plus son visage. Ceux qui disent que c’est cher de changer notre système oublient parfois à quel point ce serait cher de ne pas le faire. Nous devrions nous rendre compte de l’urgence et prendre nos responsabilités.

Pourquoi n’a-t-on pas mis d’objectifs en termes d’efficacité énergétique dans le paquet 2030 de la Commission ?

Le Commissaire (Günther) Oettinger, qui est en charge de l’efficacité énergétique, avait promis au parlement européen, quand ils ont fait la directive sur l’efficacité énergétique durant l’été 2012, qu’il ferait une révision à la mi-2014. Il aimerait attendre cette révision, car la législation n’a même pas deux ans.  Ensuite, il dit qu’en septembre ou octobre, il reviendra avec une proposition. Ce n’est donc pas oublié.

Il y a des pays, comme la Pologne, et des parts importantes de l’industrie qui affirment que ce n’est pas possible d’avoir des réductions de GES et de la croissance dans l’industrie. Qu’est-ce que vous leur dites?

Je leur dis que c’est possible! Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), si nous ne faisons rien en Europe, nous connaîtrons une augmentation des factures d’énergie. Est-ce que c’est bon pour la compétitivité? Je ne le pense pas. C’est pourquoi l’AIE dit, "Europe, il n’y a que 2 choses que vous pouvez faire: efficacité et renouvelable. Si vous continuez avec le ‘business as usual’, votre facture énergétique va augmenter et vous enverrez plus d’argent à la Russie de Poutine, et aux régimes du Moyen-Orient." Est-ce vraiment une sage stratégie? Ne serait-il pas plus judicieux d’investir en Europe dans l’efficacité, la modernisation des immeubles, d’avoir des pipelines et des infrastructures plus efficaces? Ne serait-ce pas plus intéressant de créer des emplois? La Pologne doit de toute façon faire énormément d’investissements dans les années à venir, car son système énergétique est obsolète avec de très vieilles usines. Ils devront choisir entre des investissements dans des capacités à faibles émissions carbone ou dans du business de commodité.

Certains disent que nous devrons être prêts à proposer davantage en 2015 si cela permet d’obtenir un accord global à Paris. Quelle est votre position?

Si dans le cadre d’un accord global en 2015, l’Europe doit en faire davantage, nous pourrions le faire via de la compensation. Quand on compense, on investit aussi dans les pays en développement. On dit: "40% c’est notre intérêt et c’est notre juste part de responsabilité. Ça nous permet de rester sur les rails pour arriver là où nous devons aller à la moitié du siècle en accord avec la science. Mais oui, si il y a un accord global qui nous demande d’en faire plus, ça pourrait se faire avec de la compensation." Il faut en finir avec cette vieille division dans les discussions climatiques entre les pays développés, qui sont obligés d’agir et les pays en développement qui n’agissent que sur base volontaire. Le monde ne pourra pas se battre contre le changement climatique sans que la Chine, l’Inde, le Brésil, la Corée et beaucoup d’autres pays fassent leur juste part de l’effort.

Avec des prix désormais très bas, les permis de polluer (ETS) constituent l’autre gros défi pour l’Europe. Que doit-on faire sur ce sujet maintenant?

On propose deux choses. Établir un mécanisme de réserve, comme ça quand vous avez des très grandes fluctuations dans l’économie, il devrait y avoir un ajustement automatique dans le système. Le projet dit aussi que le facteur de réduction actuel, de 1,74% de permis de polluer en moins par an, devrait passer à 2,2%.

Ça ferait monter les prix. Si le prix se rapproche trop de zéro, il n’y a aucune motivation pour investir dans des solutions plus propres, plus efficaces et dans le renouvelable. Même en Allemagne, on a vu des usines à gaz dernier cri fermer et du charbon émerger. S’il y avait un prix plus décent sur le carbone, ça n’arriverait jamais.

Certaines ONG disent que si on n’annule pas les surplus de permis carbones, il faudra diminuer les émissions de 47% pour avoir une diminution réelle de 40%...

Certaines ONG ont des calculs très différents que ceux de mes services. Ce que nous voyons, c’est que nous pouvons littéralement manger ces surplus avec ce qu’on a proposé. Bien sûr cela pourrait être tentant de dire pourquoi ne pas tout effacer demain. Mais comment passez-vous cela ? Certains se rappelleront comment il était difficile de geler ces surplus même sans effacer la moindre tonne. Regarder comment c’était difficile, il y a encore aujourd’hui un dernier vote là-dessus au parlement. Nous ne voulons pas être accusés de faire quoi que ce soit de manière rétroactive.

Pour après 2020, le signal est donné au marché et si la proposition passe, cela pourrait faire remonter les prix dans les prochains 24 mois autour des 15-20 euros. Trois à quatre fois le prix actuel.

Une grosse partie du travail reviendra à la prochaine Commission. Voulez-vous y poursuivre votre mission pour le climat ?

Même si on reste à la Commission, l’idée est changer de portefeuille, mais ce n’est de toute façon pas mon plan.

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