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Herbe maudite

Un pays dévasté par un cataclysme transparent, que, très vite, trop vite, les anciens habitants sont venus recoloniser. ©Véronique Vercheval

Sidérant spectacle que "L’herbe de l’oubli", au Théâtre de Poche, qui revient, trente ans plus tard, sur les lieux de la catastrophe de Tchernobyl…

Une maison, tapissée de feuilles mortes. Ou plus exactement, le squelette d’une maison qui serait morte d’un cancer. Des chaises renversées, un fauteuil défoncé, un petit corps sans tête et, au fond, un rideau blanc poussé par un vent léger. S’y projettent des images: celles d’un temps arrêté, d’édifices abandonnés, figés devant une fuite vieille de trois décennies devant la mort invisible.

Un pays dévasté par un cataclysme transparent, que, très vite, trop vite, les anciens habitants sont venus recoloniser.

Ce sont eux que la compagnie Point Zéro est venue interroger en 2017, eux que l’on voit sur les films projetés par moment sur le rideau du théâtre: vivants mais fragiles, sur ce voile aux allures de linceul et qui leur donne, en flottant sous une brise légère, un aspect déjà fantomatique.

C’est leur récit que les cinq comédiens-marionnettistes racontent: celles de "refuzniks" biélorusses qui ne croient que ce qu’ils voient. L’invisible danger mortel dont leur parle la science leur paraît moins crédible que l’intangibilité impalpable de Dieu et, surtout, la perception réelle et organique de la nature.

Ils cultivent "bio"… la crainte s’émoussant devant la mousse qui pousse, les champignons pourtant radioactifs et donc atomiques. Leur régime quasi autarcique radieux est irradié, mais ils n’ont pas le choix: où iraient-ils au milieu de ce "grand Est" délabré, sans communisme mais sans travail, dans un système où désormais la liberté rime avec posséder? Ils sont dans le déni, mais ne sont pas les seuls. Plus jamais ça?

Fukushima

Le spectacle fluide et éloquent mis en scène par Jean-Michel d’Hoop évite toute lourdeur. Les cinq excellents comédiens prêtent leur voix aux témoins qu’ils ont interrogés et leurs corps, aux marionnettes qu’ils manipulent avec brio – celle d’un enfant chétif dont la vie ne tient qu’à des fils, d’une grand-mère à la tête qu’une nuée invisible et mortelle couvre de cendres, de quatre grands vieillards à chapeau, eux aussi muets, aux yeux écarquillés et accusateurs, comme dans les peintures expressionnistes d’un van de Woestijne. Apparaît même le cheval mort de "Crime et Châtiment".

Des spectres stupéfiants, des images fortes et sidérantes renforçant la parole qui démontre que notre cœur-réacteur a lui aussi vite fondu que notre mémoire a enseveli la catastrophe et notre sentiment de culpabilité sous le sarcophage de l’oubli.

Avant qu’un autre ne s’érige, 25 ans plus tard, à Fukushima.

"L’herbe de l’oubli", jusqu’au 3/2 au Théâtre de Poche, chemin du Gymnase 1, Bruxelles. 02/649.17.27 — www.poche.be

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