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David Claerbout, l'image du temps

©Illias Teirlinck/ID

Le célèbre vidéaste belge David Claerbout présente "The Pure Necessity" à l’occasion de l’Antwerp Art Weekend. Pour ce film d’animation, il a revisité un à un les plans du "Livre de la Jungle" de Disney, interrogeant, comme toujours, les origines de l’image, et manipulant nos sensations et nos émotions.

Né en 1969 à Courtrai, exposé de Bâle à Tel Aviv, de San Francisco à Bruxelles, David Claerbout est ce que l’on appelle un artiste de l’image animée. Il a fait des études de peinture, avant de s’emparer des médiums de la photographie, du cinéma et des technologies digitales. En réalité, son matériau, c’est le temps. En fusionnant le passé, le présent et le futur, il façonne un moment élastique, envoûtant, qui nous incite à revoir notre perception de la réalité, de la mémoire, du vrai et du faux.

"En travaillant avec l’image animée et l’image fixe, je suis revenu à l’origine du cinéma. Je cherche d’abord à intégrer l’expérience personnelle de celui qui regarde. Je cherche à remettre en jeu l’idée de l’œil divin qui voit, cet œil réputé omniscient qui entre dans l’intimité et qui contrôle les vies", explique David Claerbout.

Ainsi, sa vidéo "The Algiers’ Sections of a Happy Moment", dans l’exposition "Ways of Seeing" (Fondation Boghossian, 2018) mettait en jeu un petit terrain de foot sur le toit de la casbah d’Alger, avec une vue sur le labyrinthe de maisons face à la mer Méditerranée. De jeunes maghrébins entourés de personnes âgées font une pause dans leur match de foot, et un joueur nourrit une volée de mouettes. Avec ces instantanés d’un moment joyeux, il désaxe et renouvelle ce qu’il appelle "le regard méfiant", en nous invitant à revoir (aux deux sens de ce verbe) ce que nous voyons.

Lors de notre rencontre, nous avons eu ce dialogue. Claerbout a cette manière singulière de s’exprimer, d’une voix douce, égale, et sa phrase comporte autant de silences que de mots, comme s’il tenait toujours, en parlant, à ménager de la place à la réflexion, à l’interrogation. Lorsque l’on s’étonne de voir le spectateur intégré dans ses œuvres, il finit par dire: "Normalement, le spectateur domine l’image par le regard. En intégrant plusieurs lieux et plusieurs temps différents dans la même image (en l’occurrence, le foot des enfants a été filmé à Alger, les mouettes à Ostende), ces glissements de temps déjouent le pouvoir du spectateur, déportent son regard."

Compositions sensuelles

Claerbout travaille comme un cinéaste, et une forte implantation technique entoure ce résultat d’une singulière légèreté: pour "Algiers…", plus de 50.000 clichés et, après sélection, 600 photographies projetées ont été recomposées pour créer cette continuité temporelle déroutante. Ses pinceaux et ses tubes, ce sont des constellations de pixels, des séquences d’images, la lumière, la vitesse, la musique et l’ambiance sonore. Étonnamment, ses compositions n’ont rien de cérébral: sensuelles, ce sont des éponges gorgées de perception.

"Nous assistons à la création de photos sans objectif, des vidéos sans acteurs. Dans ‘Star Wars’, les acteurs sont en réalité des figures composites, composées de données numériques. La programmation devient capitale, l’accident devient contrôlable. À l’inverse, à Tchernobyl, où l’accident est devenu incontrôlable, nous avons un lieu sans protagonistes, où la nature a tout envahi", dit-il, mais une nature rendue inaccessible par les radiations. "En ce sens, les transformations technologiques sont toujours des transformations idéologiques."

Au plan esthétique, ces images très balisées font courir le danger d’un nouveau maniérisme, d’un nouveau conformisme. À cet égard, la réflexion de Claerbout est très large et s’étend à la vision politique du monde que nous livrent les médias. Ainsi, il questionne l’éthique du photojournalisme: "Quand on couvre la marche du monde, il faut se demander ce que cela signifie que de photographier un être qui meurt. En réalité, on ne peut pas faire entrer le spectateur de ces images-là dans l’image."

Bien que les médias créent l’illusion factice d’un accès à la réalité par l’information, "il n’y a aucun accès véritable, et c’est là une frontière capitale. Les artistes exigeants cherchent ce passage. Dans un autre registre, le gaming déclenche cette immersion dans une image dématérialisée qui devient plus réelle que la réalité. Et pourtant, en un sens, regarder une image en mouvement constitue une preuve que l’on est en vie." La vie, c’est du temps, et "la vitesse du temps qui passe dépend de ce que voit notre œil, de notre perception. C’est d’autant plus vrai dans notre culture occidentale, où l’œil a la primauté. À tel point que si l’on n’y prend pas garde, en fait, quand nous regardons des images qui défilent, ces images nous volent un peu de notre temps."

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