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Eloge du vide

Bien sûr, le lieu est magnifique. Bien sûr, nous y sommes reçus comme chez des amis. Bien sûr, le café et les petits fours sont exquis. Et oui, les œuvres sont présentées avec tellement plus d’égards que dans un de nos poussiéreux musées bruxellois. Pourtant, c’est avec un étrange malaise que nous visitons le nouvel accrochage de la Maison Particulière. Sous le "thème" des "Collectionneurs de moins de 40 ans", une profusion d’œuvres vont dans tous les sens, avec, dans chaque salle, un épais classeur explicatif. En introduction, un texte écrit par chacun des collectionneurs, seul ou en couple, mais "jeunes", explicite leur mantra "collectionnitique". À l’aide du plan illisible de la maison, on passe devant des chefs-d’œuvre ou des choses inutiles, et de l’ensemble émane un profond sentiment de… vacuité. "Jeunes Collectionneurs est un Manifeste, une volonté de tordre le cou aux idées reçues", lit-on sur la brochure. Quelles idées reçues? Au profit de quelles nouvelles idées? Un manifeste, comme celui des surréalistes, se doit d’être polémique, rédigé avec une patine réfléchie, par un groupe qui cherche à créer un avant et un après. Le manifeste se veut complet, définitif et radical… Or il paraît peu compatible avec les valeurs néobourgeoises du collectionneur, fût-il jeune. Ce n’est pas parce que l’initiative est privée. Ce n’est pas parce que le cadre est si luxueux. Non. C’est parce qu’il ne suffit pas (heureusement!) d’avoir moins de 40 ans et quelques moyens pour que, soudain, émane de votre collection un sens, une richesse, un trouble, une poésie, un contenu posant question, une émotion, une cohérence, la trace d’une histoire, personnelle ou sociétale… comme on peut trouver, par exemple, dans la collection Van Buuren. C’est parce qu’il ne suffit pas (heureusement!) de mettre ensemble quelques "happy fews" qui ont passé quelques soirées à parler des œuvres en leur possession "Nous ne sommes absolument pas intervenus dans le processus", insiste la directrice, Carole Schuermans , pour monter une belle exposition. Oui, commissaire d’exposition (ou "curateur", comme on dit si vilainement aujourd’hui), c’est un vrai métier! Ici il est absent. Le commissaire définit la structure de l’exposition, lui donne une colonne vertébrale, en définit le sens et y met de l’intelligence, en y instillant sa connaissance, sa réflexion et ses convictions. Réussi, un commissariat d’exposition peut brièvement s’approcher du concept de manifeste... On est loin du compte. Muriel de Crayencour