leading story

L'or et la boue

"Liberté dans la montagne" de Marc Graciano (Corti), un récit initiatique d’une cruauté et d’une douceur inoubliables.

Un homme et une toute petite fille cheminent ensemble. À eux deux, ils sont le début et la fin, et se tiennent serrés sous un manteau de gros drap, d’où ne dépasse que le museau rose de l’enfant. Ils sont ces pauvres hères, poignants et magnifiques, des dessins de Bruegel et des ballades de Villon. Dans ce Moyen-Âge, la beauté se dérobe à la violence et la survie dépend de la générosité de la nature ou de celle des hommes.

Le lecteur apprend, au tiers du voyage, que l’homme est un ancien soldat, et que la petite ondine, n’est pas de son sang. Car le guerrier, vieux loup solitaire, s’est fait louve, père-porteur de cette petite grâce qui va sans autre nom que "la petite", arrimée dans son dos de "vieux". C’est Atlas portant le monde, Saint Christophe portant l’Enfant Jésus, sous la forme d’une blondeur de deux ou trois ans, que l’homme protège, élève, nourrit, lave, accueille, honorant un serment qui dépasse celui fait à sa grand-mère mourante. "Pour finir, le vieux dit que le devoir de s’occuper de la petite était un devoir qui, en vérité, lui incombait de toute éternité. Que ce devoir avait été créé avant même que la petite ne naquît. Un devoir auquel il ne pouvait se dérober."

Par les marais, le long de la berge, par les monts et les futaies, les clairières et les chemins, le lecteur progresse au pas de cette marche vers le Nord, cette remontée à la source, le long de ce pèlerinage à contre-courant d’une existence précaire. Ces deux-là avancent vers leur fin, avec une constance, une sérénité, une tendresse inouïe.

Premier roman

Pour ce premier roman, Marc Graciano, "débogue" une langue poissonneuse à l’image de ce brochet cuit dans une gaine d’argile posée sur les braises; il extrait pareillement la chair savoureuse de son style si personnel, charriant des mots anciens dans un français moderne, gardien de la matière, de l’ampleur du geste et de l’épopée. Il écrit comme on peint à la fresque, avec des pigments de terre et d’eau, et cette écriture sauve les répétitions de l’oralité et ses accroches, mais aussi réinvente, vivifie un phrasé riche et somptueux. La narration coule comme le lit de la rivière, bouillonne, serpente, se fraie un passage entre les descriptions minutieuses avec une puissance d’évocation qui attire le lecteur dans la nasse.

Langue à foison, pour dire le silence intérieur ou l’éloquence de la nature pages magnifiques que celles-là , car l’homme et la toute petite fille se parlent à peine sauf pour nommer ce qu’ils voient, plantes, animaux ou fantômes qui cernent leur route. Route qui les amène à rencontrer d’autres êtres libres, parias ou ermites, enfuis ou chassés de la communauté des hommes. Gitans, berger, abbé, géant, proscrits, bannis, les accueillent pour une halte frugale et fraternelle.

Et ce sont alors les visages à la pointe sèche de Dürer l’humaniste, qui surgissent avec ses figures ravinées, ses vêtements usés, ses termes, usages et mets oubliés. Le lecteur salive au détail du brouet délicieux qui délie les langues en de longs monologues. Aux soupes, se mêlent les souvenirs et les rêves prémonitoires et chamaniques.

Le vieux fond des passions humaines

Chassé du paradis, c’est à l’homme de séparer le bien du mal, d’extraire le sublime de l’immonde, de caresser l’agneau avant qu’il ne soit égorgé. Ainsi est-il lui-même, jaloux, prédateur, superstitieux, terrifié, mais aussi soudainement traversé de sagesse, de raison, de mansuétude, d’altérité et de bonté. Ce récit appareille l’infiniment petit, le fragile, l’éphémère, au pérenne, tout comme l’enfant-bigorneau s’accroche à son vieux-rocher, à ce socle d’humanité.

Ce roman nous rappelle que la guerre de Cent ans n’est jamais loin, les épidémies, la famine rôdent encore, la servitude ou l’affranchissement, la lumière ou les ténèbres peuvent, l’un ou l’autre, à tout moment triompher. Ne marchons-nous pas tous, impuissants et fragiles, sous le manteau de gros drap de l’Univers?

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