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La moelle de l'humanité

Olivier Demangel ose écrire l’anthropologie fictive d’un peuple qui n’existe nulle part ailleurs que dans ses pages. Cette société inconnue vit selon un régime de subsistance, de rites et de sanctions. L’observation de la horde engendre un sentiment nu d’humanité: "Tout le fond de leur être est noir. S’ils pouvaient se le peindre à eux-mêmes ils en mourraient sans doute. Mais c’est parce qu’il est si noir qu’ils ne le peuvent." La rectitude de ces phrases-là évoque un Montesquieu qui aurait suivi un atelier d’écriture dirigé par le plus grand écrivain français vivant, l’immense Michel Tournier du "Roi des Aulnes" et de "Vendredi". Et si nous allons au bout de cette longue marche littéraire, c’est qu’elle se fait métaphore de la condition humaine. Dans l’exode mystérieux de "111", nous trouvons des accents du "Terrier", de Franz Kafka, parabole labyrinthique où un narrateur mi-animal mi-humain tente de se construire un abri parfait, contre d’invisibles ennemis. Avec cette observation anthropologique d’une humanité en masse, il partage, avec Kafka, la construction d’un monde sans repère temporel ou topographique et une volonté de toucher à la moelle de l’humanité. On songe aussi à la présence constante du Nouveau Roman, avec sa narration sans pathos, sans effet. Il y a, chez cet auteur, scénariste pour le cinéma, une maîtrise de l’héritage littéraire de ses aînés, ingéré, assimilé, librement consenti.