Léonard, révélateur d'un monde en régression

Icône révolutionnaire de la modernité, Léonard est l’enjeu de passions régressives qui le dépassent et nous emportent. Mais vers où? Salvini a donné aux commissaires et à leur ministre de tutelle force migraines. Avec un antimodernisme digne du fascisme, prenant Léonard en otage au motif qu’il est "Italien, pas Français", il aurait fait de son pays le seul à ne pas participer à cet effort international qui, au Louvre, célèbre l’art et la science. De son côté, un prince saoudien, ravi de rivaliser avec l’Occident, s’achète à plein barils de dollars un "Salvator Mundi" à la signature contestée – prestige! Et suspend la décision de l’envoyer au musée (en yacht?) D’un côté – quel renversement! – l’obscurantisme militant, anti-scientifique et anti-artistique du pays qui a vu naître le génie le plus universel qui soit, nomade se réjouissant aux quatre vents des influences. De l’autre, la mondialisation financière – et du marché de l’art – avec ses jeux d’influences géopolitiques, dopés aux coups de com’ ("mais où est donc le "Salvator"?) Un prince drapé dans ses dollars tient tout le Louvre en apnée; un Salvini enroulé dans son drapeau torpille un travail de haut vol. Mais alors, le narcissisme identitaire et la quête planétaire du profit sont-ils les seuls infinis qui restent, rendant dérisoires l’art, la science, le progrès? Et là, justement, voyez bien la dialectique: car ces "identités nationales" (fantasmées) servent de refuge aux catastrophes (réelles) qu’engendre la cupidité généralisée. La sauvagerie financière mondiale débouche sur la barbarie nationaliste. Qui mieux que Léonard, vivant carrefour du passé et du futur, pouvait porter à la lumière l’affligeante et mortelle idiotie des égoïsmes nationaux (idios signifie seul). Car enfin, que serait Léonard sans la peinture flamande; et Rubens, sans l’Italie? Et quand l’inculture universalisée, identitaire et mercantile aura fini de vampiriser nos âmes: que ferons-nous, sans eux?