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Les contes moraux

"On en a assez, des mots. La seule manière de montrer qu’on est sérieux, c’est de se supprimer." Ainsi parle Elizabeth Costello dans l’un des sept tableaux romanesques qui composent le nouveau livre de J.M. Coetzee, Prix Nobel de littérature en 2003. Les lecteurs reconnaîtront ici celle dont le nom était aussi le titre d’un précédent roman, paru en 2004 et qui compilait huit "causeries" proférées par la romancière fictive, double féminin de l’écrivain sud-africain vivant désormais, comme elle, en Australie. Dans "L’abattoir de verre" – dont le titre original, "Moral tales", traduit mieux le projet –, Elizabeth Costello est devenue une vieille femme ayant "perdu la force du désir" et tenant tête à ses enfants qui tentent de la convaincre de quitter l’Australie, puis sa maison de Castille qu’elle ne peut se résoudre à abandonner, souhaitant offrir à ses proches une "belle mort", le plus loin possible. Avec ce roman qui brouille les pistes et les genres, portrait fragmenté d’une femme déclinant, Coetzee prouve une nouvelle fois qu’il excelle sans conteste dans l’art de raconter des histoires. Convoquant tour à tour Saint-Augustin, Musil, Tchekhov, Dostoïevski et Heidegger, l’auteur pose à la fois la question du fondement de nos identités, humaines et animales, et celle du prisme des textes littéraires, seul miroir lucide capable de nous renvoyer la complexité de nos existences. Pétrie de désillusions à sa façon très personnelle, c’est-à-dire intellectuellement flamboyante malgré la fin qui approche irrémédiablement, Elizabeth Costello confie à ses enfants qu’elle ne parvient plus à écrire, se contente avec cynisme de "déplorer" l’état du monde et a le sentiment de "perdre foi en l’histoire, en ce qu’elle est devenue aujourd’hui – la foi en son pouvoir d’établir la vérité". Renforçant l’étrangeté de son récit et son caractère insaisissable, Coetzee clôt le tout avec panache par un ultime épisode dans lequel Costello envoie à son fils des fragments de brouillons renvoyant avec lucidité à la souffrance animale. "C’est pour eux que j’écris. Leur vie fut tellement brève, si facile à oublier (…) Après mon départ, il n’y aura que du vide. Comme s’ils n’avaient jamais existé." Tout le contraire de ce livre aussi inclassable que brillant!