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Migrants | La difficulté de n'être rien

L’ethnopsychiatrie est une discipline encore assez rare. En associant anthropologie et psychiatrie, le Dr Claire Mestre et son équipe s’adaptent aux traumatismes spécifiques des migrants.

Responsable de la consultation transculturelle du CHU de Bordeaux, le Dr Claire Mestre reçoit pour un accompagnement psychique des migrants traumatisés. Des personnes déracinées, au parcours migratoire chaotique et insécurisant, qui ont connu des violences innommables et qui arrivent en Europe sans repères, sans leur entourage affectif et culturel. Anthropologues, psychologues et interprètes travaillent de concert pour accompagner ces migrants dans leur reconstruction. C’est l’ethnopsychiatrie. Qui prend en compte tant les traumatismes liés à l’exil que le contexte culturel de ces personnes.

Quelles sont les séquelles d’une migration non choisie, comme actuellement pour les Syriens et les Irakiens qui fuient leur pays en guerre?

Les populations qui viennent de Syrie et d’Irak sont affectées par un ensemble d’événements traumatisants. D’abord par ce qu’ils ont vécu dans leur pays avec des guerres qui les touchent de plus ou moins près. Certains ont perdu une partie de leur famille, d’autres n’ont fait "que" voir la violence, ce qui est en soi très difficile. Ensuite, ils ont derrière eux un long chemin migratoire. Chemins migratoires qui sont de plus en plus risqués et longs. Ils vont traverser des zones de non droit, des frontières, faire des rencontres parfois très dangereuses que ce soit avec des trafiquants ou des gens qui vont les exploiter. Et puis, il y a l’arrivée sur la terre dite d’accueil où il va y avoir tout un parcours très difficile. Le fait de ne pas être bien accueillis, de ne pas être vraiment écoutés, de ne pas être reconnus dans les demandes qu’ils vont introduire va rajouter à la souffrance psychique. D’autant plus que ces migrants se font une image de l’Europe comme terre des droits de l’homme. C’est une notion vraiment ancrée chez eux, ils pensent que là-bas ils seront écoutés et surtout protégés. Donc ils sont souvent très désappointés par le fait qu’on ne les accueille pas très bien, qu’on ne veut pas forcément les entendre et que leur droit d’asile va leur être refusé parce qu’ils n’ont pas la preuve de leur persécution ou du danger qu’ils encourent dans leur pays. Ce sont des blessures profondes qui viennent s’ajouter à celles subies avant leur départ.

Quel soutien psychologique pouvez-vous leur apporter?

L’accompagnement se fait d’abord par un intérêt pour leurs conditions de vie, même si d’autres associations vont pourvoir à leurs besoins de base: ont-ils de quoi se loger, s’habiller, manger, les enfants vont-ils à école? Une fois que la confiance s’est installée, on va pouvoir, peu à peu, mettre des mots sur les blessures psychiques. On propose des ateliers peinture, danse et contes pour adultes. Cela paraît anodin, mais cela leur permet d’occuper leur esprit et d’avoir un moment où leur tête n’est pas envahie par leur drame. Souvent, ce sont des gens qui n’arrivent pas à dormir, qui ont mal à la tête en permanence, qui ont mal partout. Ce qui ne laisse pas de place à une activité de pensée: penser le présent, le passé, l’avenir. Il y a donc deux axes à notre travail: la préoccupation pour leur présent et la relance de la pensée.

Une des conséquences de leurs traumatismes que nos équipes connaissent bien, c’est le mutisme. Certaines personnes sont si choquées qu’elles n’arrivent pas à parler. On voit qu’elles souffrent, mais elles restent mutiques. Elles ne vont même pas pleurer. On a reçu une dame qui fuyait le régime de Kabila. Elle avait été torturée, elle arrivait avec une grossesse née d’un viol par la garde rapprochée de Kabila. Il a fallu presque une année avant qu’elle ne réussisse à nous expliquer, précisément, ce qui lui était arrivé.

Pour les aider, il faut donc avoir une connaissance des traumatismes liés à l’exil et une connaissance ou une prise en compte de leur culture. C’est ça, l’ethnopsychiatrie?

Oui. Pour bien comprendre ce qu’ils disent il faut avoir une bonne idée de ce que ça représente de partir de chez soi dans ces conditions-là. Et bien être conscient que ce sont des humains dotés d’une culture, de leur culture. Il est très important de reconnaître ça, car cela va leur permettre de s’appuyer sur cette culture pour aller mieux. Les éléments culturels sont des choses très immédiates: la langue, s’habiller, se présenter, la spiritualité, la religion, etc. Nous, on va encourager l’utilisation de ces éléments qui leur font du bien. Souvent la religion sera plus importante qu’en contexte occidental. Ainsi, on a longuement suivi un jeune Guinéen qui avait échappé au massacre du 28 septembre 2009 dans le stade de Conakry. Il était membre de l’opposition et il avait incité sa fiancée à aller à la manifestation. Il l’a emmenée au stade et elle a été violée et assassinée sous ses yeux. En thérapie, il avait un symptôme qu’ont souvent ces personnes: sa fiancée "lui rendait visite dans ses rêves". On sait que ce type de rêve est extrêmement important car ça veut dire, en quelque sorte, que la défunte lui fait des reproches. On a travaillé avec ce jeune pour voir comment on pourrait mettre en pratique sa religion pour "apaiser l’âme de la défunte". Ca peut être des versets du Coran pour les musulmans, aller faire une messe pour les chrétiens ou faire un geste tel jeter quelque chose dans l’eau comme si on se débarrassait de ses pensées. Donc des gestes, des petites choses qui vont avoir un sens religieux important et qui vont permettre à la personne de s’apaiser. Il a fallu du temps pour ce jeune, mais finalement cela a été efficace. Dans ses rêves sa fiancée était beaucoup moins menaçante et lui-même y pensait un peu moins. C’est un obstacle fréquent: quand les gens quittent leur pays en y laissant des défunts qui n’ont pas été enterrés ou dont le corps a été jeté en pâture, il y a tout un travail de deuil qui est entravé.

Le voyage migratoire en lui-même, l’arrivée dans le pays d’accueil peuvent-ils aussi être sources de traumatismes parfois engendrés par l’attitude des pays occidentaux?

Oui, j’en suis absolument persuadée. Nous créons du trauma en érigeant des murs. Là où il y a des murs, il y a de la mort. Et on engendre aussi du trauma par la disqualification de l’autre. Disqualifier l’autre c’est porter un coup à son intégrité psychique.

En quoi le disqualifie-t-on?

Par exemple parce que les demandeurs d’asile n’ont pas le droit de travailler. Quelqu’un qui arrive, qui n’est pas bien, est en plus rendu inutile. Il est là comme un déchet. Parfois même, dans certains pays d’Europe, on les parque dans des lieux de résidences surveillées, comme des criminels alors qu’ils n’en sont pas.

Je suis aussi beaucoup de gens qui n’ont pas été reconnus comme réfugiés politiques parce qu’ils n’ont pas réussi à prouver la réalité de leur persécution. Cela crée des êtres qui se sentent nuls. Ils ne sont rien, ce ne sont pas des citoyens. On les ampute. J’ai un patient qui a fui les geôles de Kabila, il n’a pas ses papiers. Ca le gênait même pour être père. Il disait: comment puis-je être père alors que je ne suis rien? Il lui manquait cet élément d’assurance dans la société dans laquelle il vit pour être un vrai père, un solide, un grand et fort qui va aider ses enfants. Et ça, il en souffrait énormément.

Avez-vous reçu, récemment, des patients qui venaient de Syrie ou d’Irak?

Peu. Mais un couple de Syriens chrétiens est venu nous demander de l’aide car ils ne s’entendaient plus du tout. Ca aussi, c’est un des effets de la migration. Ce sont des familles qui vont se serrer les coudes pendant la guerre, pour trouver de l’argent afin de partir et une fois qu’ils sont installés, le couple se déchire. C’est assez classique. Lui avait été emprisonné, torturé. Ils avaient perdu un fils. Elle découvrait une société où le statut de la femme est bien plus généreux que dans son pays, et elle voulait en profiter. Et lui s’arc-boutait sur ses privilèges d’homme. Parfois, la migration va modifier les relations internes de la famille: des couples se séparent ou bien des conflits naissent entre parents et enfants parce que les enfants vont trouver une voie d’intégration beaucoup plus facilement que les parents, et les parents vont très mal le supporter.

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