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Roman | Délicate broderie

"Le bonheur n’existe pas. Juste quelques rêves, quelques paroles. Juste le vent de la mer qui bouscule les plumes des oiseaux pendant qu’ils traversent l’estuaire. Et la réalité assassine." La réalité, justement, qui vous saute à la gorge au fur et à mesure que vous tournez les pages du dernier roman de Jean-Marie Gustave Le Clézio. Bitna, jeune étudiante sud-coréenne de 18 ans, a quitté sa campagne et sa famille pour entamer des études à l’université à Séoul. Logée par une tante qui tient plutôt de la marâtre aigrie des contes d’enfants, Bitna se réfugie dans la bibliothèque de l’immense métropole ainsi que dans une librairie. C’est par ce biais qu’elle se retrouve dans l’appartement de Salomé, orpheline, atteinte d’une maladie dégénérative qui la contraint à rester dans sa chaise roulante à longueur de journée. L’enveloppe de billets que lui donne Salomé permet à Bitna de louer un appartement, de manger un peu mieux. Les histoires contées par Bitna, inventées sur le moment, inspirées de faits réels ou non, qui sait, parlent de M. Cho et de ses pigeons voyageurs, voués à retrouver une région, un passé éloigné. Bitna raconte aussi l’histoire de Kitty, "la voyageuse", mais qui sait ce qu’elle cherche? Ou encore l’histoire de Naomi et des deux Dragons. Au fil des semaines et des histoires, Salomé semble à la fois retrouver son souffle et le perdre un peu plus, apaisée par les paroles de Bitna, tandis que cette dernière réalise que ce qui était, à la base, un moyen de gagner de l’argent, devient en fait quelque chose de profondément salvateur, dans un sens comme dans l’autre. Le Clézio, prix Nobel de la littérature, semble initialement coudre et découdre des histoires distinctes, toujours dans l’esprit qui lui est propre de dénoncer la société urbaine et sa brutalité, bien que cette éternelle contestation tient ici plus de l’aquarelle colorée et suggestive que constitue la couverture du livre. L’écriture est droite, simple, juste et c’est probablement ce qui rend le style de ce roman immensément riche et vrai. La poésie de ses métaphores et les descriptions de l’environnement dans lequel les histoires se déroulent font appel aux cinq sens du lecteur, qui, sans effort, se voit emporté, tels les pigeons voyageurs de M. Cho, dans les campagnes coréennes, dans les rues de Séoul où Bitna essaye tant bien que mal de survivre à la réalité et dans cet appartement à l’odeur âcre, dans lequel Salomé survit tout court. Le Clézio signe ici un ouvrage prenant, criant de vérité, et pourtant si doux, presque rassurant, car selon le dicton séoulite, cité au début du livre, "on se retrouvera un jour ou l’autre sous le ciel de Séoul"