carte blanche

Comment gérer l'après-Daech?

Stéphanie Heng

Sur le renseignement, il y a évidemment beaucoup de choses à faire, certaines étant relativement faciles comme l'infiltration, d'autres plus difficiles comme la coordination et l'échange de renseignements.

Par Stéphanie Heng
Politologue franco-belge et experte en communication

Force est de constater que le groupe État islamique perd du terrain dans beaucoup de territoires en Irak et en Syrie. L’État islamique est par ailleurs affaibli et appauvri par des bombardements ciblés de la coalition internationale, notamment sur des puits de pétrole.

Mais, comment gérer l’après-Daech, et surtout le retour de ces "enrôlés volontaires", en Europe? Que ce soit pour poursuivre des chimères humanitaires (cf. un récent reportage d’"Envoyé Spécial", diffusé sur France 2, sur ces jeunes femmes radicalisées) ou pour prendre les armes, ces individus ont été confrontés à des situations de barbarie absolue. Cela pose clairement la question de leur réinsertion. Quelles sont les mesures prévues? Comment détecter et éventuellement réinsérer dans nos sociétés normées des personnes qui ont choisi un mode de vie en marge de toute référence humaniste?

Contrôler et maîtriser les flux

Le contrôle du retour de ces individus en Europe n’est pas chose aisée. Des initiatives ont été lancées au niveau européen. Des outils ont été mis en œuvre pour contrôler les flux de réfugiés, parmi lesquels ont déjà pu s’insérer des terroristes pour rentrer, par voie maritime ou terrestre, en Europe. Frontex, l’agence européenne de garde frontières et de garde-côtes, joue ainsi un rôle essentiel pour gérer les frontières extérieures de l’UE et favoriser une coopération entre les autorités de surveillance des frontières au sein de l’Union.

©Photo News

Cependant, une grande partie des terroristes revient non pas par la voie maritime ou terrestre, mais par avion. Le Parlement européen a adopté, l’an dernier, le registre des données des passagers aériens ou PNR (‘Passenger Name Record’), afin de renforcer la sécurité des citoyens en suivant plus efficacement les mouvements des terroristes djihadistes déjà connus des services de police ou pour tenter de repérer les comportements sujets à question.

L’objectif est d’analyser et de partager au sein de l’UE les informations collectées par les transporteurs aériens sur les passagers. Cette directive est en cours de transposition dans les États membres.

Mais, ces initiatives sont-elles suffisantes? Il ne faut néanmoins pas se tromper de priorité car, même si le retour des ex-djihadistes est un problème sérieux, la maîtrise des flux est d’abord une question relative au contrôle de l’immigration avant l’anti-terrorisme, et c’est un débat différent. Il est également important de rappeler que la majorité des terroristes potentiels, et en particulier presque par définition les ex-djihadistes qui "reviendraient" en Europe, est constituée de nationaux ou de résidents légaux de l’espace Schengen.

Au-delà de la technologie, l’homme dans la chaîne reste capital dans la lutte contre le terrorisme. Entre Rohum (renseignement d’origine humaine) et Roem (renseignement d’origine électromagnétique), un équilibre doit évidemment être trouvé car l’action "de terrain" ne peut faire abstraction de l’intervention humaine pour anticiper la menace (infiltration) et relayer l’information. Mais, suivre l’ensemble des terroristes ou terroristes potentiels n’est pas réaliste.

Sur le renseignement, il y a évidemment beaucoup de choses à faire, certaines étant relativement faciles comme l’infiltration, d’autres plus difficiles comme la coordination et l’échange des renseignements.

Et, au-delà du suivi des terroristes, comment appréhender la difficile problématique de la déradicalisation puis de la réinsertion? Des initiatives ont été lancées, en France notamment, via une expérimentation pratique de centres de déradicalisation il y a quelques mois, mais les difficultés pratiques et éthiques se font déjà ressentir (sous-utilisation, discussions quant aux critères de sélection des détenus…).

Au-delà de tels efforts, une politique d’approche européenne coordonnée est nécessaire, basée davantage sur la prévention que la répression. Certains pays avaient un retard considérable sur d’autres en matière de prévention. C’est le cas du Royaume-Uni, où, depuis les attentats de Londres en 2005, le "Prevention of terrorism Act" a instauré une surveillance accrue, par laquelle le ministre de l’Intérieur peut, notamment, imposer des ordonnances de contrôle sur les personnes suspectées de terrorisme… une approche qui pourrait aujourd’hui servir de piste de réflexion à d’autres pays comme la France, dont l’approche est davantage répressive.

Les attentats connus par la France et la Belgique depuis deux ans ont plus que jamais mis en exergue la nécessité de développer l’échange de renseignements entre les États membres de l’UE.

Vers un FBI européen

Sur le renseignement, il y a évidemment beaucoup de choses à faire, certaines étant relativement faciles comme l’infiltration, d’autres plus difficiles comme la coordination et l’échange des renseignements. Il est important de comprendre les raisons profondes, comme la protection des sources et des opérations en cours, qui compliquent coopération et échanges, que ce soit dans un même pays, entre services, ou entre différents pays.

Préoccupation partagée au niveau européen, la lutte contre le terrorisme nécessite une réponse commune de l’UE. Pourrait-on envisager une certaine "sectorisation" des actions de renseignement? Une partie des effectifs de renseignement des États membres pourrait-elle être dédiée à une entité européenne de prévention des actes de terrorisme? Va-t-on pour autant vers un FBI européen?

Dans diverses interviews, Gilles de Kerchove, coordinateur de l’Union européenne pour la lutte contre le terrorisme, indiquait il y a un an environ que construire un FBI européen n’est pourtant pas pertinent à ce jour. Il rappelle entre autres que selon le Traité, les questions de renseignement sont en dehors des compétences communautaires. Cela n’empêche cependant pas les États membres de l’UE de mieux structurer leur coopération, de manière pragmatique, décision qu’ils peuvent prendre en dehors du cadre communautaire.

Un Centre européen de contre-terrorisme (CECT), au sein d’Europol, a été ouvert à La Haye en 2016 pour améliorer la coopération européenne face à la menace terroriste. C’est une étape importante dans les travaux, notamment, de partage de l’information. Mais beaucoup reste encore à faire. Les Etats-Unis ont, pour leur part, fait quelques progrès notables après les attentats du 11 septembre, par exemple en tentant d’unifier leurs services de renseignement. Faut-il attendre de nouveaux attentats en Europe pour voir de vraies avancées en la matière?

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