Le revers de la croissance turque

Peter De Keyzer, économiste en chef BNP Paribas Fortis

Comptant parmi les pays émergents les plus dynamiques, la Turquie affiche des performances économiques enviables ces dernières années. Quels sont les principaux facteurs de ce succès ? Et où résident les risques ? Peter De Keyzer, économiste en chef chez BNP Paribas Fortis, dresse le bilan.

Entre 2002 et 2011, le nombre de touristes en Turquie a été multiplié par 2,5, le nombre de passagers aériens a quadruplé et le nombre de cartes de crédit en circulation a triplé pour atteindre 51 millions d’utilisateurs. Avec 75 millions d’habitants dont la moitié a moins de 30 ans, la Turquie abrite la plus large population de jeunes en Europe. À titre de comparaison : la moitié de la population belge est âgée de plus de 41 ans. "

C’est ainsi que Peter De Keyzer résume les principaux ingrédients du succès turc. Au sein de l’Organisation de Coopération et de Développement Économique (OCDE), la Turquie est le pays qui enregistre la croissance la plus soutenue. " Ces dernières années, la croissance est rarement retombée sous 5%. Elle a même culminé à 10% en 2010. Elle s’accompagne cependant d’une inflation de 10% et d’un déficit courant de 10%. Une économie qui enregistre de tels taux de croissance a besoin de sources de financement stables. Et celles-ci sont plus difficiles à dénicher en période de crise. D’autant que la Turquie est largement dépendante de l’étranger. Elle importe plus qu’elle n’exporte.

L’augmentation du coût de l’énergie importée, notamment, pèse lourdement sur la balance commerciale. Le pays n’a pas de sources d’énergie propres et produit par exemple la moitié de son électricité à partir de gaz importé. C’est pourquoi le gouvernement turc envisage de construire des centrales nucléaires. "

Un meilleur rating

Pour consolider et soutenir la croissance, l’État tente de maintenir l’argent au pays. Il encourage notamment l’épargne. " Mais les revenus ne cessent de progresser et l’importante classe moyenne aime investir dans des produits importés, ce qui ne fait que creuser le déficit commercial. Un autre moyen d’attirer les capitaux consiste à soigner sa note de crédit. La Turquie a presque atteint celle d’un pays d’investissement solide. Il lui est impératif de ne plus être considérée comme un pays spéculatif, car certains investisseurs potentiels ne peuvent pas financer un pays qui n’est pas ‘investment grade’.

 L’État a dès lors mené une politique budgétaire et monétaire d’une grande rigueur ces dernières années", constate Peter De Keyzer. "Les dirigeants politiques turcs méritent d’ailleurs un autre coup de chapeau : ils n’ont pas prévu de dépenses populaires avant les élections. La dette publique reste limitée à un niveau très sain de 40% du produit intérieur brut. Et grâce à la croissance, ce ratio va continuer à baisser. "

Une productivité en hausse ?

L’économiste en chef voit la productivité augmenter, même s’il subsiste également des marges d’amélioration dans ce domaine. "Je pense notamment au secteur agricole, qui emploie 26% de la population active, pour un poids d’à peine 9% dans le PIB. En matière de droit du travail, le processus d’assouplissement doit être poursuivi, car la législation constitue toujours un frein à la productivité. En outre, le système extrêmement cher d’enregistrement des droits de propriété handicape les entreprises qui veulent investir. Heureusement, de nombreuses règles ont été libéralisées ces derniers temps. " Même si le gouvernement encourage l’épargne, la consommation ne devrait pas diminuer à court terme.

"La jeune classe moyenne est en plein essor et le nombre de petits ménages augmente, ce qui accroît les besoins d’habitations et de biens d’investissement. C’est une bonne nouvelle pour l’industrie turque, qui est en grande partie manufacturière. Car la consommation intérieure reste cruciale, les exportations ne constituant que 20% de l’économie."

Un refuge en Méditerranée

Le principal handicap de l’économique est clair. "Les investissements de portefeuille en obligations et en actions sont bénéfiques pour la Turquie, mais les investissements réels le sont encore plus. Pour toute entreprise, la Turquie peut faire office de refuge au milieu du chaos économique qui règne du côté européen de la mer Méditerranée. Pays à bas salaires, elle est parfaitement appropriée pour le ‘backshoring’, le rapatriement des activités offshore. De cette façon, les entreprises occidentales ne doivent pas chercher leur salut en Extrême-Orient, mais dans l’arrière-cour européenne. Peutêtre les entrepreneurs belges peuvent-ils se laisser inspirer par l’espagnol Amancio Ortega, qui a implanté en Turquie la production de son entreprise Inditex (Zara)."

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés