Il faut créer l'avenir, pas s'en protéger

Deux économistes s’expriment sur la crise, l’euro et la nécessité d’entreprendre. Le tableau qu’ils dressent est loin d’être rose. Toutefois, si nous adoptons l’approche adéquate, nous pourrons garder notre prospérité. Peter De Keyzer, économiste en chef de BNP Paribas Fortis, s’entretient avec le professeur Bruno Colmant (Vlerick et UCL).

Peter De Keyzer : " Luther n’aurait jamais signé le traité de Maastricht ", voilà ce que vous avez récemment déclaré pour démontrer à quel point l’euro et l’Union étaient des concepts difficiles à accepter pour les Allemands. Qu’entendez- vous exactement par là ?

 

Bruno Colmant : Le protestantisme est fondé sur l’acceptation d’une monnaie. Le catholicisme accorde plus d’importance à la morale et à la religion. Cette priorité très protestante donnée à la monnaie explique pourquoi les difficultés de l’euro sont un cauchemar pour la plupart des Allemands.

Peter De Keyzer : Une monnaie dépend entièrement de la confiance. Estil encore possible de retrouver la confiance dans l’euro ?

Bruno Colmant : C’est la question principale. À Chypre, la zone euro a, pour la première fois, imposé un couplage entre l’argent de la population et la dette de son État. C’est très grave. Nous devons protéger le postulat de la confiance. Mais la combinaison d’une monnaie relativement forte et d’une économie faible n’est pas tenable. Les économies nationales présentent de telles différences au sein de la zone euro que certains pays doivent en sortir. Chaque pays doit trouver sa propre solution. Les solutions des pays qui ont beaucoup d’argent seront très différentes de celles envisagées par les pays plus pauvres.

Peter De Keyzer : Vous avez déjà comparé cette crise à celle des années 70. Mais les solutions semblent beaucoup plus difficiles à trouver.

Bruno Colmant : Dans les années 70, la Belgique s’est accrochée au franc fort. Nous avons donc combattu la crise en faisant des économies. Et que retrouvet- on aujourd’hui ? La priorité des gouvernements est toujours de dompter la crise et de protéger la monnaie. Et ce sont les travailleurs qui en sont les victimes. Une politique d’assainissement strict n’apporte aucune réponse si elle casse la demande. Et elle risque fort de ne pas être acceptée par la population. Cette crise devrait déboucher sur l’adoption d’une approche à long terme, mais nous observons une sorte de paralysie à court terme.

Peter De Keyzer : Dès lors, quelle approche pourrait protéger notre pays ?

Bruno Colmant : Jusqu’à présent, nous avons profité de nos liens avec l’Allemagne et de notre situation centrale. Nous avons ainsi pu compenser notre perte de compétitivité. Mais il serait totalement irresponsable de continuer à compter uniquement sur ces atouts : des interventions structurelles sont nécessaires. Nos pensions et notre justice sociale vont bientôt nous confronter à de graves problèmes. Nulle part ailleurs la part des pensions dans le produit national brut ne sera aussi élevée qu’en Belgique au cours des années à venir.

Peter De Keyzer : Nous sommes peut-être une province allemande, mais nous n’appliquons pas la politique allemande. Selon vous, la part de l’État devrait se contracter alors que nous sommes confrontés à une crise. Comment négocier au mieux ce virage ?

Bruno Colmant : Dans une économie ouverte comme la nôtre, l’État ne doit pas agir de manière fragmentée. L’État a besoin d’une vraie " révolution Web ". Qu’est-ce que cela signifie ? Fusionner les universités, établir un nouveau contrat fiscal dans le cadre duquel le capital et le travail ne font pas l’objet d’une approche distincte, etc. De telles synergies permettraient aisément de réduire l’appareil public de 10%.

Peter De Keyzer : Tout le monde parle de la nécessité de prendre des risques et de promouvoir l’esprit d’entreprise ainsi que de la manière dont il faut le stimuler. Mais notre société se caractérise toujours par une forte aversion au risque. Notre prospérité vient de l’initiative privée, mais nous socialisons presque tout.

Bruno Colmant : Nous évoluons toujours selon l’ancien modèle industriel, alors que nous devrions recourir à un modèle beaucoup plus mobile. Aujourd’hui, nous avons besoin d’un tempérament et d’un état d’esprit propices à la prise de risque. Nos contrées doivent leur richesse au charbon, à l’acier et aux ports. Nous n’étions pas contraints de créer de la valeur. Aujourd’hui, nous devons encourager nos concitoyens, surtout les plus jeunes, à tracer leur propre voie. Il faut créer l’avenir, pas s’en protéger. Nous devons également apprendre à accepter que la richesse soit l’expression de la réussite.

Peter De Keyzer : L’inflation peut-elle avoir un effet bénéfique ? Et peut-on s’attendre à une hausse de l’inflation ?

Bruno Colmant : L’inflation a un effet répartiteur. Voyez l’épargne et la maind’oeuvre : nous sommes mûrs pour un épisode inflationniste. Nous y aurons droit endéans les deux ans. Mais un peu d’inflation est préférable à une absence d’inflation, car celle-ci nous conduirait à une grave récession. D’autant que l’inflation allège la charge de la dette publique.

Peter De Keyzer : Quand pensezvous que la situation économique s’améliorera vraiment ?

Bruno Colmant : Les cinq prochaines années risquent d’être difficiles, surtout en raison du chômage chez les jeunes et du vieillissement de la population. Nous n’avons pas été proactifs dans la lutte contre les inégalités croissantes. Les États-Unis sortent vainqueurs de la crise parce qu’ils ne cessent de dépenser et d’investir leurs dollars. Une monnaie est un outil. Elle peut connaître des périodes d’instabilité à condition qu’elle fasse tourner l’économie. Les Américains explorent le futur, nous protégeons le passé.

Peter De Keyzer : Quelles conséquences cela aura-t-il pour le système monétaire de demain ?

Bruno Colmant : Aujourd’hui, tout tourne autour de rapports entre les monnaies. Le premier qui bouge gagne. Voyez les injections monétaires massives aux États- Unis. Une telle politique contribue à alléger les dettes. Les monnaies sont devenues des références les unes pour les autres. C’est la base du système monétaire d’aujourd’hui et de demain.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés