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"A l'échelle mondiale, il n'y a pas de crise"

La moitié de l'activité économique mondiale est désormais le fait des pays émergents. La crise est limitée à une partie des anciens pays industriels. Nous assistons à une véritable redéfinition géoéconomique globale, dont les conséquences politiques, sociales et financières sont considérables. A chaque génération, des centaines de millions de personnes sortent de la pauvreté pour entrer dans la classe moyenne. Ce qui ouvre des perspectives extraordinaires pour les investisseurs avisés, assure Jacques Berghmans, cofondateur et codirigeant de TreeTop Asset Management, société d'investissement partenaire de l’événement "Global Investors Conference" du 10 mars avec L'Echo/De Tijd.

Vous nous démontrez qu'une ère est en train de s'achever sous nos yeux...

Jacques Berghmans : Oui, après une centaine d'années pendant lesquelles les pays industrialisés – principalement l'Europe, les Etats-Unis et le Japon – ont assuré l'essentiel (jusqu'à 90 % !) de la croissance économique mondiale. Seulement 15 % de la population mondiale y participait et en retirait les bénéfices. Au cours de ces 20 dernières années, la transition des pays émergents s'est fortement accélérée, et les conséquences de ce basculement sont innombrables. Grâce aux communications, les connaissances en général, et les modes d'organisation efficaces en particulier, ont pu se répandre facilement. Aujourd'hui, la téléphonie et internet permettent à tout un nouveau pan de la population de profiter du progrès. Un Indien débrouillard d'une zone reculée peut, grâce à des cours en ligne, acquérir des savoir-faire et créer une société que l'on retrouvera, 10 ans plus tard, cotée à la Bourse de New York.

Vous évoquez les conséquences de cette mutation. De quel ordre sont-elles ?

L'une des plus importantes, c'est l'accroissement de la classe moyenne dans les pays émergents. En 20 ans, 75 % de la population mondiale a vu son revenu augmenter, en moyenne, de 60 %. Et ce alors que les revenus moyens stagnaient dans les pays les plus riches. Jamais le monde n'a connu une telle chute de la pauvreté ; d'ici 2030, deux milliards de personnes en sortiront et accèderont à la classe moyenne. Ce qui constitue à la fois un défi – pour l'environnement, l'accès aux ressources énergétiques et autres – et une chance, par le relais de croissance fantastique que cela représentera. Cette phase devrait être comparable à celle qu'a connue le monde occidental après-guerre, avec les mutations qu'elle entraîne dans la consommation : diminution relative des dépenses consacrées aux biens de première nécessité (alimentation, habillement), et hausse parallèle des dépenses d'éducation, soins de santé, logement, transports et loisirs. Des secteurs entiers de l'économie mondiale vont en profiter. Il s'agira, pour les investisseurs, de bien se positionner. Dans les 10 dernières années, ils ont pu profiter d'un boom des infrastructures, de la sidérurgie, des matières premières et de l'automobile, notamment. Les prochains secteurs qui auront le vent en poupe, en bonne logique économique, seront les biens d'équipement et les services financiers. Une partie de cette manne profite à nos entreprises, par exemple dans l'aéronautique, le luxe, la haute technologie.

Comment l'investisseur peut-il en retirer le meilleur avantage ?

C'est particulièrement compliqué, car les succès économiques ne correspondent pas forcément à des succès financiers : les pays émergents, c'est 50 % de l'économie mondiale, mais juste 15 % de la capitalisation boursière ! Et les différences entre pays et entre secteurs sont considérables. La Bourse indienne est passée d'un indice 1.000 en 1991 à un indice 29.000 aujourd'hui. En Corée du Sud, elle a seulement doublé sur la même période ; à Taïwan, elle a quasiment stagné. Les marchés de Thaïlande et des Philippines se sont développés fortement, mais d'une façon chaotique, avec des crises terribles. Le substrat culturel compte énormément. Peu de pays ont une forte culture d'efficacité du capital – c'est-à-dire que le premier souci des dirigeants est d'assurer la meilleure rémunération des actionnaires, comme aux Etats-Unis. Si cette dimension n'est pas présente, les performances financières seront médiocres. En Chine, beaucoup de sociétés sont financées par de la dette ou par des fonds étatiques. Plus largement, les firmes locales ont du mal à être profitables, parce que leurs coûts ne cessent d'augmenter, de par les hausses régulières de salaire.

Cette augmentation des coûts dans les pays émergents ne changera-t-elle pas, à un certain moment, la donne économique ?

Pas avant 30 ou 40 ans. Dans les pays émergents, les salaires augmentent d'environ 10 % par an. Ils ont plus que doublé en 10 ans en Chine, par exemple. En tenant compte du transport, ces coûts tendent, sur le long terme, à se rapprocher des nôtres. Mais pendant encore quelques décennies, les entreprises continueront à investir dans les régions où les coûts sont les plus réduits, sauf pour la haute technologie, trop sensible. Au fil de leur développement, tous les pays émergents se mettent à produire des biens et services de plus en plus élaborés. Ce processus nous force à nous adapter et à aller vers encore plus de sophistication. Et bien sûr, cette concurrence maintient une pression sur nos salaires, qui stagnent. Chez nous, 65 % des coûts sont liés aux salaires. Si l'on ajoute la baisse des matières premières, on comprend que l'inflation n'est pas près de repartir dans la zone euro.

Que peut-on prévoir des conséquences politiques du basculement que vous décrivez ?

Les rapports de force se modifient en profondeur. Et l'on remarque que les trois quarts des pays émergents disposent d'une structure politique fort différente de la nôtre. L'idée que le développement économique entraîne forcément l'adoption d'un régime démocratique est battue en brèche. En Chine – 20 % de la population mondiale et la deuxième puissance économique du globe – la dictature n'est pas liée à une personne, mais à un groupe de membres d'un parti. Une sorte d'oligarchie, où les mandats durent 8 ans, qui s'auto-assainit régulièrement, et où les sondages montrent une satisfaction de 70 à 80 % de la population (chez nous, elle est de 30 à 40 %). La Chine met deux ans à construire un RER, nous, quinze. C'est un régime autoritaire ultra-efficace, qui organise les conditions d'une création de richesses considérable : cela rappelle notre XIXe siècle. Il sera extrêmement intéressant d'en observer l'évolution. D'autant que, côté économique, ces pays continueront probablement à "sauter les étapes".

C'est-à-dire ?

Un bon ingénieur indien ou chinois est aussi compétent qu'un bon ingénieur européen ou américain. Dans des écoles de management comme l'INSEAD, on recenserait 40 % d'Indiens si l'on ne recrutait qu'à partir des tests – du coup, des quotas d'Européens ont été établis ! Observez aussi combien de dirigeants issus des pays émergents sont à la tête de multinationales en Occident : les CEO de Microsoft, Pepsi, Adobe Systems sont d'origine indienne... Le management d'AB InBev – 60 % de la capitalisation boursière belge – est brésilien.

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