interview

‘Les problèmes de demain sont les défis d'aujourd'hui'

©Frank Toussaint

La mer suscite de plus en plus d’inquiétudes. Là où certains voient des risques, DEME entrevoit toutefois autant de solutions et de défis: ‘Nous ne pouvons attendre qu’il soit trop tard. Qu’on nous laisse simplement faire notre travail!’

‘Plus de 50% de la surface de la Terre se compose d’eau. On peut tout y trouver.’ Pour Alain Bernard, les fonds marins constituent un vaste terrain de jeu professionnel. ‘La nouvelle plus grande écluse au monde, celle du Deurganckdok, sur la rive gauche de l’Escaut à Anvers, est intégralement constituée de sable et de gravier de la mer du Nord’, illustre le CEO de DEME. ‘Nous les avons dragués, nettoyés et amenés ici. Nous n’avons fait appel à aucune carrière.’ Son terrain de jeu ne cesse de s’étendre. ‘Lors des grandes marées du printemps, cet embarcadère est immergé’, déclare-t-il en montrant le dock situé devant le siège du dragueur à Zwijndrecht.

‘Ce n’était pas encore le cas lorsque j’ai commencé à travailler ici voici 35 ans.’ Alain Bernard constate les conséquences de l’augmentation du niveau des eaux partout où il se rend. Ainsi DEME a-t-il récemment rehaussé les Maldives pour la troisième fois. ‘Si nous ne le faisons pas, ces îles n’existeront plus dans 30 ans.’ Pour autant, la Belgique n'est pas non plus à l'abri. Nous le constaterons durant l’entretien, Alain Bernard précisant que, si la Région flamande poursuit sa politique actuelle, la Flandre-Occidentale se retrouvera tôt ou tard sous l’eau.

Pardon?

Alain Bernard: ‘Je veux parler des Baies flamandes, le projet qui doit protéger la côte belge et l’arrière-pays de la hausse du niveau des mers. Dans la mesure où la Région ne trouve pas de marge dans son budget, l’élaboration du plan accuse du retard. L’administration travaille avec des budgets de 10 à 15 millions d’euros, ce qui ne permet de protéger que quelques kilomètres de littoral à la fois. À terme, cette approche est coûteuse et dangereuse. La protection du littoral doit, autant que possible, s’effectuer sur de grandes distances en une seule fois. C’est d’ailleurs l’approche néerlandaise.’

Il doit quand même y avoir une autre issue?

Alain Bernard: ‘Il existe une solution simple: sous-traiter ce type de travaux au secteur privé!’

Le problème ne demeurera-t-il pas? L’Europe estime que le gouvernement flamand doit comptabiliser intégralement les partenariats public-privé (PPP) dans son budget.

Alain Bernard: ‘Ce n’est pas tout à fait vrai. Tout dépend des risques. Dans un montage PPP, ils ne peuvent être entièrement à la charge des pouvoirs publics. C’est logique, d’ailleurs. Si le gouvernement lance un appel d’offres pour la protection du littoral sur une période de 20 ans par exemple, nous assumerons notre responsabilité d’entrepreneur pour la durée de ce contrat, et les pouvoirs publics procéderont aux contrôles.’

Cette question vous irrite…

Alain Bernard: ‘Dans notre domaine d’activité, rien ne se passe en Belgique. Quels grands projets récents pouvez-vous citer? L’Oosterweel? Il ne sort pas de terre. L’extension du port de Zeebrugge? Idem, alors que Rotterdam a procédé à une méga-extension avec la nouvelle Maasvlakte. Le plan Sigma (plan de la Région flamande destiné à prévenir les inondations, NDLR) traîne depuis 30 ans et de grandes zones sont toujours sans protection. Or, notre marché domestique reste la base de notre croissance, de nos innovations et de la formation de nombreux jeunes, mais aussi notre carte de visite.’

DEME a tout de même pu aménager le parc éolien offshore C-Power au large d’Ostende!

Alain Bernard: ‘Parce que son importance a été comprise par l’Europe, notamment, et parce que nous avons été soutenus par de nombreux partenaires. Un support dont nous ne bénéficions pas toujours. Pour autant, je tiens à souligner que, pour nous, le bilan est toujours positif pour la Belgique et la Flandre.’

Y compris en matière de charges salariales?

Alain Bernard: ‘Si notre personnel navigant nous coûte cher, un régime spécifique a heureusement été élaboré par l’Europe: les États-membres peuvent baisser les charges sociales et l’impôt des personnes physiques dans la réglementation applicable aux entreprises maritimes. Dès lors, nous pouvons rester compétitifs vis-à-vis des pays à bas salaires comme la Chine, qui deviennent nos principaux concurrents. Si ces mesures d’aides européennes étaient supprimées, notre avenir en Belgique serait compromis.’

Le terme très connoté de ‘délocalisation’ tombe-t-il parfois dans ces discussions?

Alain Bernard: ‘Bien entendu, car les charges salariales sont essentielles pour nous.’

En parlant de charges, DEME se targue d’une plus grande conscience environnementale que ses concurrents chinois. Ne constitue-t-elle pas un handicap compétitif?

Els Verbraecken: ‘Un grand nombre de nos clients ne peuvent se permettre de travailler avec des entrepreneurs qui n’accordent aucune attention à l’environnement et à la sécurité. Les grandes entreprises pétrolières, gazières et énergétiques exigent les normes les plus élevées. Ce sont des missions pour lesquelles les Chinois n’entrent pas en considération. Dans ce domaine, nous avons donc plutôt un avantage.’

Qu’en est-il des donneurs d’ordres qui montrent peu d’intérêt pour les conséquences possibles sur l’environnement et la sécurité?

Els Verbraecken: ‘Chaque fois que nous introduisons une demande auprès de l’assureurcrédit public belge Credendo (l’ancien Ducroire, NDLR), nous signons une déclaration dans laquelle nous nous engageons à respecter l’ensemble des directives internationales. Cette déclaration comprend un rapport d’incidence sur l’environnement. Par définition, nous nous préoccupons donc de l’environnement, que le client nous l’impose ou non.’

Alain Bernard: ‘Dans ce domaine, nous en sommes même arrivés à ce que le client s’adapte à nous, et non l’inverse. C’est également le cas en matière de sécurité. Sur nos chantiers, vous ne verrez personne se déplacer sans son équipement de sécurité complet, chaussures, lunettes, etc.’

NODULES DE MANGANÈSE

Les opportunités ne résident pas uniquement à la surface de la mer, comme avec les parcs éoliens et les îles artificielles, mais aussi dans les fonds marins. Pour le comprendre, il faut remonter dans le temps, en 1968 précisément. Cette année-là, en pleine guerre froide, un sous-marin nucléaire de l’Union soviétique s’est égaré dans l’océan Pacifique. Les États-Unis ont alors construit un remorqueur pour s’approprier ses secrets militaires à près de cinq kilomètres de profondeur.

‘L’année 2014 a avant tout été marquée par un allègement considérable de l’endettement. C’est le fruit d’une conjonction de circonstances, dont l’arrivée à terme d’un programme d’investissement.’
Els Verbraecken
CFO DEME

Par hasard, cette opération de sauvetage a permis de découvrir des nodules de manganèse, des espèces de petites ‘patates’ bourrées de minéraux, comme du nickel, du cobalt et d’autres éléments de terres rares. Plus de 40 ans plus tard, Alain Bernard veut ‘récolter’ ces nodules de manganèse avec les chantiers navals néerlandais IHC Merwede dans le cadre de la joint-venture OceanflORE. Global Sea Mineral Resources (GSR), filiale de DEME, a décroché une concession de 50 ans pour la prospection et l’exploration de ces petites boulettes métalliques sur une zone de l’océan Pacifique représentant deux fois la superficie de la Belgique. Afin de réaliser cette prouesse,

DEME développe un robot sous-marin capable de récolter, jusqu’à quatre kilomètres de fond, les nodules de manganèse qui se sont formés au fil des siècles par le dépôt de minéraux sur des morceaux de dents et d’os de poissons. Ils seront ensuite aspirés par de grands navires via des conduits spéciaux.

Le projet ne fait pas l’unanimité. Greenpeace, notamment, s’y oppose violemment.

Alain Bernard: ‘C’est vrai. Ils pensent que nous allons retourner les fonds marins et ainsi détruire la vie, comme le fait la pêche aux filets traînants. Mais nous n’allons pas retourner les fonds marins, nous allons aspirer ces nodules. Ce qui, en outre, s’avère beaucoup plus sûr et respectueux de l’environnement que l’exploitation d’une carrière en Papouasie-Nouvelle-Guinée ou en Afrique: là, il faut abattre des bois et des forêts vierges, procéder à d’énormes expropriations et faire descendre des personnes à des kilomètres de profondeur dans des galeries minuscules pour remonter un peu de cuivre ou de manganèse.’

Est-ce un hasard si une entreprise belge est pionnière dans ce domaine?

Alain Bernard: ‘En fait, pas du tout. Notre pays dispose d’un énorme savoir-faire. Les universités de Liège, Louvain et Gand comptent d’excellents géologues et métallurgistes, et nous avons les meilleurs fabricants de câbles au monde.

Bekaert, par exemple, produit les cordes d’acier les plus robustes de la planète. Mais un câble en acier trop long cède sous l’effet de son propre poids. Heureusement, Sioen et Bexco produisent des câbles textiles incroyablement robustes, qui peuvent totaliser plusieurs kilomètres de longueur. C’est le top mondial, même si c’est assez peu connu.’

L’Europe se montre elle aussi intéressée par ce qui se passe au-dessus et sous le niveau de la mer. Ainsi l’Union européenne soutient- elle pleinement l’énergie bleue, l’une de vos activités les plus prometteuses.

Alain Bernard: ‘L’UE importe 55% de l’énergie dont elle a besoin, ce qui coûte quelque 400 milliards d’euros par an (environ le PIB de la Belgique, NDLR). Pour accroître son indépendance énergétique, l’Europe investit beaucoup dans les recherches sur ‘l’économie bleue’. La Commission européenne s’est fixé un objectif de 30% d’énergies renouvelables pour 2030. Ce n’est pas encore beaucoup, mais chapeau si nous le réalisons!’

L’énergie marémotrice ou houlomotrice n’en est-elle pas encore à ses balbutiements? Que pouvons-nous en attendre?

Alain Bernard: ‘Voici 15 ans, nous avons abordé dans ce bureau, pour la première fois, la possibilité d’installer des éoliennes en mer. Aujourd’hui, on trouve plusieurs parcs éoliens au large de nos côtes. Les choses peuvent aller vite.’

PAS UNE MULTINATIONALE

DEME est actif dans 50 pays. Pourtant, vous vous sentez insultés lorsque qu’on qualifie votre entreprise de multinationale…

Alain Bernard: C’est vrai, Els?’

Els Verbraecken: ‘Absolument. Notre manière de travailler est totalement différente de celle d’une multinationale. C’est une question de mentalité. Nous refusons de parcourir 20 niveaux pour prendre une bonne décision; nous préférons avoir la flexibilité de réagir rapidement à l’évolution de la situation. Chaque navire est une PME de 100 à 200 millions.’

Pourtant, surtout en matière de financement, DEME n’est pas une PME. Vous avez émis votre première obligation en 2013 et immédiatement récolté 200 millions d’euros. Pourquoi était-ce nécessaire?

Els Verbraecken: ‘Parce qu’à nos yeux, nous étions devenus trop dépendants des financements bancaires. En cas de crise financière, cette dépendance pouvait poser des problèmes. Par l’émission de ces obligations, nous diversifions nos sources de financement. Et si nous rencontrons des difficultés avec les banques, le grand public nous connaîtra déjà.’

Vous ne travaillez pas non plus avec des syndicats bancaires pour acheter des navires. Pourquoi?

Els Verbraecken: ‘Notre entreprise est financièrement saine, nous pouvons donc faire jouer la concurrence entre les banques afin d’obtenir de meilleures conditions. Lorsqu’on travaille avec un syndicat de cinq ou dix banques, on n’est plus en position de force. Elles tentent d’imposer leurs exigences. C’est également mon travail de ne pas leur rendre la vie facile.’

Alain Bernard: ‘Et je préfère vous épargner le surnom que les banques lui ont attribué!’ (Il éclate de rire.)

DEME travaille souvent dans des environnements difficiles. Comment vous couvrezvous contre les risques politiques et commerciaux?

Els Verbraecken: ‘Nous prenons généralement une assurance-crédit via Credendo, que nous considérons comme un partenaire à part entière. Nous essayons de stipuler, dans le contrat avec le client, qu’il supporte lui-même le risque de change. Si ce n’est pas possible, nous nous couvrons par des contrats à terme.’

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