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"Être malheureux de temps en temps donne du sens à la vie"

©Marco Mertens

Nous vivons dans une société où il est parfois difficile de trouver un sens aux choses. Notre engagement peut nous sauver de cette menace, estime le psychiatre Dirk De Wachter. “Il peut s’agir de petites choses, à condition qu’elles soient concrètes. Une petite bonté, comme disent certains.”

Le livre Borderline Times de Dirk De Wachter, publié en 2012, a remporté un franc succès. L’auteur constate que l’ensemble de notre société est maniaco-dépressive. “J’aime réfléchir out of the box. Par conséquent, ce que j’écris, pense et dis n’est pas nécessairement étrange, mais plutôt différent. C’est pourquoi je suis souvent invité à donner mon avis.”

Le psychiatre se garde bien de parler de sujets dont il ne connaît rien. “Je suis un profane en économie. Mais nos terrains respectifs se touchent. Dans ma pratique, je reçois de plus en plus de patients qui n’en peuvent plus. Ils souffrent de burn-out. C’est là où la psychiatrie rejoint l’économie.”

Une salle d’attente qui ne désemplit pas

Malgré ses critiques envers la société occidentale, Dirk De Wachter estime que, globalement, le monde évolue dans le bon sens. “Ce n’était pas mieux avant. C’est une bonne chose que nous soyons libérés du carcan de la stricte morale catholique et de l’esprit villageois d’antan. Autrefois, le travail était surtout physique, les ouvriers vivaient dans des conditions misérables et se retrouvaient souvent confrontés à des problèmes d’alcoolisme.”

Certes, vous pouvez être fier des réalisations qu’un travail acharné vous a permis d’accomplir, mais l’art de vivre consiste aussi à laisser un peu de place au malheur.
Dirk De Wachter
psychiatre

“Dans notre monde sécularisé, nous ne plaçons plus notre destin dans les mains de Dieu. Nous le gérons nous-mêmes. Notre époque est celle de la responsabilité individuelle. Nous sommes les ‘entrepreneurs’ de notre développement personnel, les ‘managers’ de notre bonheur. Nous voulons une vie qui a du sens, qui signifie quelque chose.”

Pourtant, sa salle d’attente n’a jamais été aussi remplie. “De plus en plus de personnes – y compris celles qui réussissent – se disent: je ne peux plus continuer ainsi. Elles sont complètement vidées, elles se heurtent à un mur. C’est ce que nous appelons burn-out, dépression, etc. Et ceux qui ne réussissent pas se rendent responsables de leurs échecs. Cela conduit à un sentiment de culpabilité accablant, car nous n’avons plus de Dieu à qui faire porter le chapeau.”

“Dans le passé, les gens étaient tout aussi malheureux, mais ils le supportaient davantage grâce à la perspective d’aller au Ciel. Avec l’augmentation de l’individualisation, les liens sociaux se sont relâchés. Aujourd’hui, nous sommes seuls face à nous-mêmes et nous ne savons plus où aller, à part chez le psychiatre. Contre paiement. Et pour lui demander de nous prescrire des médicaments.”

Apparence de béatitude

Avec ses idées, Dirk De Wachter touche la corde sensible de nombreuses personnes. En réalité, elles attendent de lui qu’il leur apporte des solutions. “Mais ce n’est pas le rôle du psychiatre. Je laisse à mes patients le soin d’y réfléchir eux-mêmes. Ils doivent apprendre à voir les choses différemment au travers de nos discussions. Il faut cesser de montrer à tout prix une apparence de bonheur. Mieux vaut prendre de la distance et oser afficher sa vulnérabilité. C’est bénéfique pour la société dans son ensemble.”

J’essaie de faire comprendre à mes patients que leur fragilité a un sens.
Dirk De Wachter
psychiatre

“Le succès est une illusion. Certes, vous pouvez être fier des réalisations qu’un travail acharné vous a permis d’accomplir, mais l’art de vivre consiste aussi à donner un peu de place au malheur. Dans mon cabinet, je vois en permanence des gens qui rejettent leur vulnérabilité. ‘Aidez-moi à m’en débarrasser!’, disent-ils. Je tente de leur faire comprendre que cette fragilité a un sens. Écouter et apprendre de cette vulnérabilité est beaucoup plus intéressant que de s’en débarrasser. C’est précisément dans nos ‘malheurs’ que se situent nos talents.”

À ses yeux, il est nécessaire que nous arrivions à mettre des mots sur nos problèmes. “Nous ne sommes pas encore au point où nous savons ce que nous ferons concrètement, mais le désespoir n’est pas total. En tant que psychiatre, j’ai le devoir moral d’être optimiste, pour paraphraser Karl Popper.”

Dangereuse inanité

“Examiner la situation en restant les bras croisés ne mène pas à grand-chose. Nous vivons dans une société où il est difficile de trouver du sens, et je pense que l’engagement apporte une réponse à l’inanité. Cela signifie que chacun à sa manière doit investir ses talents dans un engagement. Cela peut être quelque chose d’insignifiant mais de concret, de ciblé. Emmanuel Levinas appelle cela la petite bonté.”

“Nous devons réagir face aux menaces de morcellement, d’impulsivité et de manque de sens. Heureusement, il existe de nombreuses petites initiatives d’attachement, de cohésion, d’engagement, de solidarité et d’esprit communautaire. Et je ne parle pas ici des messages superficiels sur Facebook ou Instagram. Nous devons de temps en temps aller vers l’autre et lui dégager de la place, y compris au travail. Je connais personnellement quelques patrons qui ont fait ce pari, avec des résultats visibles. Vous aurez beau envoyer des centaines d’e-mails à vos collaborateurs, rien ne remplacera une discussion pour comprendre ce qui se passe réellement.”

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