interview

"En philanthropie, la concurrence est une bonne chose"

"Notre philosophie est d'aider les gens à sortir de la précarité par le travail." - Eric Mestdagh ©Emy Elleboog

Le Groupe Mestdagh pratique le mécénat depuis de nombreuses années. Qu'il s'agisse de soutenir des initiatives reconnues ou des ASBL dans des projets à court ou long terme, le Fonds qui porte son nom a toujours répondu présent. Rencontre avec Eric Mestdagh, son co-administrateur délégué.

"L'origine du Fonds Mestdagh remonte à une dizaine d'années. Auparavant nous pratiquions la philanthropie sans trop de cohérence. Avec le soutien de la Fondation Roi Baudouin, nous avons intégré de la bonne gouvernance dans notre organisation. Nous suivons des lignes directrices claires. Seule notre philosophie est restée inchangée: favoriser l’intégration socioprofessionnelle, aider les gens à sortir de la précarité par le travail." Pour financer le Fonds, l'entreprise dirigée par Eric Mestdagh alloue chaque année un montant équivalent à un pourcentage de son bénéfice. "Nous soutenons essentiellement des projets dans la région de Charleroi. Il était hors de question de ne rien allouer à une époque où les besoins étaient en hausse!"

API Charleroi veut, par un apprentissage vivant de la langue française, accompagner des groupes d'adultes d'origine étrangère vers une autonomie sociale et professionnelle. ©API Charleroi

Chaque année, la Fondation Roi Baudouin se charge de l'appel à projets. Un jury totalement indépendant sélectionne cinq projets d’envergure et cinq plus petits dans des domaines variés, construction, accueil, formation, etc. Pour vérifier que le montant perçu soit bien utilisé, les ASBL qui en bénéficient sont visitées au minimum deux fois par an. "Il nous arrive de soutenir un même projet pendant plusieurs années." Eric Mestdagh voit, dans le Fonds qui porte son nom, le chaînon manquant entre les particuliers et les entreprises. "Ceci dit, pour que le mécénat fonctionne, il faut une démarche volontaire de la part de tous ses acteurs", complète-t-il. "Les employeurs doivent s'engager davantage, tout en trouvant un équilibre toujours fragile entre ce que l'on fait dans une perspective philanthropique et ce que l'on accomplit pour son entreprise."

Association Cent Arbres Sans Toit s'occupe de l'abbatage et l'élagage d'arbres dangereux. ©Frola

"Plus les acteurs sont nombreux, mieux c’est"

Le Fonds Mestdagh soutient des personnes qui ont vécu un coup dur dans leur vie et qui souhaitent s'en sortir. "Chacun peut perdre une situation professionnelle florissante et tomber dans la précarité. Pourtant, cela ne retire rien aux qualités professionnelles ni humaines de ces personnes. Ce sont elles que nous voulons aider. Saviez-vous que des ouvriers de Caterpillar, par un minimum de formation, peuvent devenir laborantins dans des entreprises de biotechnologie? Le tout est évidemment de désirer se réorienter – cela représente parfois une barrière psychologique qu’il faut franchir. Et ce ne sont pas les personnes les plus âgées qui manifestent le moins la volonté de s’en sortir, loin de là!"

La mission de jecreemonjob.be est d'aider gratuitement au développement de projets de création et de reprise d'entreprises portés par un public en difficulté sur le marché de l'emploi. ©Caroline Cornet

Pour Eric Mestdagh, les entreprises doivent faire plus en matière de mécénat. "Dans le secteur de la philanthropie, la concurrence en matière de générosité est une bonne chose. Plus les acteurs sont nombreux, mieux c'est! À Charleroi ou ailleurs, les bonnes volontés existent mais se font trop discrètes. Les médias ont aussi leur rôle à jouer pour donner une impulsion positive à notre société. Au sein du Fonds Mestdagh, nous ne voyons que de belles histoires. C’est pourquoi, malgré la morosité ambiante, je suis certain qu'il y a un travail pour tout le monde et que le mécénat d'entreprise a de beaux jours devant lui."

Les banquiers accompagnent la philanthropie

La philanthropie dépasse largement le simple don d’argent. Elle exige une véritable stratégie et une organisation sans faille. "C’est un sujet complexe. D’ailleurs, de plus en plus de candidats philanthropes demandent conseil à leur banquier."

Les banquiers privés reçoivent de plus en plus de questions relatives à la philanthropie. "Nos clients cherchent davantage qu’une simple plus-value financière de leur patrimoine: ils souhaitent avoir un impact durable sur la société", confie Caroline Prüm, Senior Wealth Advisor chez Pictet & Cie. Par où commencer? De nombreux candidats philanthropes s’interrogent sur leur succession comme sur les possibilités de résoudre structurellement certains problèmes de société. "Très souvent, ils se perdent dans leur recherche d’information, de structuration ou de soutien", prolonge Steven De Loof, expert en philanthropie chez Belfius Wealth Management. "Notre rôle est de les aider dans ces démarches."

Faut-il créer une fondation pour structurer le projet ou s’adresser directement à une organisation existante ou à une université? Quelle est la meilleure stratégie fiscale? Et comment ce projet philanthropique s’inscrit-il dans le cadre de la succession? D’autres questions s’avèrent plus importantes encore: "Très souvent, nous devons aider nos clients à clarifier leurs souhaits", confirme Xavier Bocquet, responsable de la division Wealth Planning & Structuring chez Puilaetco Dewaay Private Bankers. "Certains déclarent vouloir agir contre la pauvreté, sans avoir nécessairement pensé à un projet concret qui corresponde à leurs objectifs. Les candidats philanthropes perdent parfois de vue cette dimension."

Produits financiers philanthropiques

De plus en plus de banquiers privés offrent des produits clairement orientés "philanthropie". BNP Paribas Fortis en est un bel exemple. En 2014, la banque a lancé le Fund of Funds SRI (Fonds de fonds ISR), un fonds qui investit dans des fonds durables. La banque verse 4 points de base (0,04%) du total des actifs investis au Fonds Venture Philanthropy de la Fondation Roi Baudouin. "Depuis le lancement du fonds en 2015, nous avons rétrocédé plus de 1 million d’euros", chiffre Tine Bourgeois, responsable en Belgique de la philanthropie au sein du département Wealth Management de BNP Paribas Fortis. "Pour 2017, nous espérons verser 1,3 million d’euros. Et ce n’est pas tout. Nos clients peuvent eux-mêmes choisir les projets qu’ils souhaitent que nous soutenions. Grâce à ce type de démarche, la philanthropie n’est plus un sujet tabou. Et elle devient par ce biais–là aussi, plus accessible."

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