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"L'évolution numérique nous rendra tous philanthropes"

Lucy Bernholz, Standford University ©DOC

L’époque où la philanthropie était réservée exclusivement aux riches est révolue. Mais grâce au numérique, elle sera encore plus accessible au plus grand nombre. Tout le monde pourra contribuer à rendre le monde (un peu) meilleur. "Si vous n’avez pas les moyens de faire un don en espèces, vous pourrez bientôt offrir certaines de vos données personnelles".

Lucy Bernholz, professeur à la célèbre université américaine de Stanford, fait partie des plus grand(e)s expert(e)s au monde dans le domaine de la philanthropie. Sa spécialité? La philanthropie à l’ère numérique, où les réseaux sociaux constituent à eux seuls déjà une véritable révolution. Les individus ne doivent désormais plus attendre qu’une ONG lance une campagne de collecte de fonds: nous pouvons tous récolter de l’argent pour des projets caritatifs via les réseaux sociaux ou les plateformes de financement participatif (crowdfunding). "Grâce aux nouvelles technologies, tout cela va beaucoup plus vite et à une bien plus grande échelle", observe Lucy Bernholz. "L’adage selon lequel les petits ruisseaux font les grandes rivières prend ici tout son sens. Beaucoup de petits dons finissent par représenter ensemble des sommes considérables!"

Protection

Au même moment, les données numériques constituent une nouvelle matière première pour le monde de la philanthropie. Ces dernières années, de nombreux développeurs de logiciels ont partagé leurs connaissances et leurs codes sources avec le monde entier, afin de permettre à d’autres d’aller de l’avant. "Cette tendance connaît une nouvelle accélération. On voit émerger des initiatives expérimentales où les gens ne font plus des dons en espèces mais offrent certaines données personnelles. Dans le fonds, on peut dire que cette évolution numérique profite donc à tout le monde." Il existe par exemple une application destinée aux patients souffrant de la maladie de Parkinson qui mesure et interprète leurs tremblements, via leur smartphone. Pour les scientifiques, ces données constituent un véritable trésor.

Lucy Bernholz, Standford University ©DOC

On voit émerger des initiatives expérimentales où les gens ne font plus des dons en espèces mais offrent certaines données personnelles.
Lucy Bernholz
Stanford University

Ce n’est toutefois pas sans danger. "La protection des données est plus importante que jamais", prévient Lucy Bernholz. "De nombreuses fondations et associations ne disposent ni des moyens ni de l’expertise pour assurer cette sécurité." En outre, la révolution numérique touche le monde philanthropique en plein cœur. "Dans le passé, les philanthropes et les ONG pouvaient fonctionner de manière relativement autonome. Les choses sont en train de changer. Dans notre monde numérique, toutes les technologies sont développées et produites par des sociétés commerciales, les pouvoirs publics se contentant d’en assurer le contrôle." Il n’existe plus d’espace privé pour le monde philanthropique et la société civile, ce qui constitue une menace potentielle pour la démocratie.

Intelligence artificielle

Même si l’impact de ces changements sur notre économie et notre société sont énormes, nous ne sommes encore qu’aux débuts de la révolution numérique. Beaucoup d’autres transformations nous attendent mais nous ne connaissons pas encore avec certitude leurs implications et leur potentiel. L’intelligence artificielle en fait partie. L’IA ouvrira-t-elle de nouvelles voies à la philanthropie? Des plateformes numériques renverront-elles directement les philanthropes vers les projets qui répondent parfaitement à leurs passions et à leurs préoccupations sociétales? "Sur ce plan, je suis sceptique", nuance Lucy Bernholz. "L’intelligence artificielle recèle de nombreuses possibilités, c’est déjà une réalité dans le secteur financier où certains conseils sont désormais basés sur l’analyse de quantités importantes de données. Je ne pense toutefois pas que le monde philanthropique suivra rapidement le même chemin."

Comment l’expliquer? Ces analyses exigent beaucoup d’expertise mais surtout des moyens considérables. La plupart des associations et fondations ne disposent pas des ressources financières suffisantes pour s’offrir ces analyses. "De plus, pour réaliser une analyse de qualité, vous avez besoin d’énormément d’informations, ce qui représente un autre problème, car, en matière de Big Data, le monde philanthropique accuse un sérieux retard." Est-ce vraiment aussi catastrophique que cela? "L’intelligence artificielle et les Big Data ignorent totalement la composante humaine de la philanthropie, c’est vrai. Or, cette dimension est essentielle et irremplaçable."

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