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Des produits innovants d'abord, l'entreprise après

©Debby Termonia

Cefaly Technology, c’est la belle histoire d’une PME liégeoise qui a convaincu la redoutable Food and Drug Administration américaine de la légitimité thérapeutique de son appareil anti-migraine. Les portes du marché outre-Atlantique s’ouvrent désormais devant elle. Le docteur Pierre Rigaux, son cofondateur et CEO, nous dévoile les ambitions de cette société totalement centrée sur la recherche et développement.

Un médecin qui crée une entreprise à l’âge de 50 ans, voilà qui n’est pas banal. Pour Cefaly Technology, fondée voici une dizaine d’années par le Dr Pierre Rigaux, tout ne fait pourtant que commencer. La très redoutée Food and Drug Administration (FDA, l’autorité sanitaire des États-Unis) lui a en effet ouvert les portes du marché américain. De notre côté de l’Atlantique, EY a décerné à Cefaly Technology non pas le trophée de l’Entreprise de l’Année®, mais celui de l’Entreprise Prometteuse de l’Année 2014®. Car ce spécialiste du traitement de la céphalée (plus connue sous le nom de "migraine") a tout l’avenir devant lui.

Comment êtes-vous arrivé à la médecine sportive?

Pierre Rigaux: Après mes études de médecine, j’ai commencé par travailler dans un hôpital. Petit à petit, je me suis tourné vers la médecine sportive, en m’y intéressant d’abord puis en me plongeant pleinement dans cette spécialité. J’ai été séduit, happé même! De fil en aiguille, j’ai acquis mon indépendance en devenant consultant, puis j’ai collaboré avec Compex, entreprise suisse spécialisée dans l’électrostimulation des muscles. Grâce à cette technique, les muscles peuvent être stimulés électriquement à des fins thérapeutiques (pour la rééducation ou le traitement des atrophies musculaires), sportives (pour l’entraînement) ou tout simplement esthétiques (pour sculpter son corps). Je confesse toutefois que, dès mes premiers contacts avec le monde de l’entreprise, j’ai trouvé le quotidien du médecin un peu routinier.

Et chez Compex?

Pierre Rigaux: Ce nom est connu dans le monde du sport et de la rééducation. Lorsque la société a été rachetée par l’américain Rehabilicare, j’ai été expatrié à Minneapolis en tant que vice-président de la maison-mère. Cependant, Rehabilicare et Compex ont changé plusieurs fois d’actionnaires et de dirigeants, et font aujourd’hui partie du groupe américain DJO. Cette instabilité m’a convaincu de prendre mes distances. J’ai donc vendu mes parts et pris l’avion pour la Belgique, où je me suis inscrit… à l’université. J’ai étudié la philosophie. Ce qui ne m’a pas empêché, après un congé sabbatique à la fin duquel je commençais à tourner en rond, de préparer l’étape suivante: la création de ma propre entreprise.

Quelle était l’idée de départ?

Pierre Rigaux: Même si le cerveau n’est pas un muscle, il est parfaitement possible de le "muscler": on peut le rendre plus performant et atténuer ses faiblesses par l’électrostimulation qui permet, comme le fait Compex, d’améliorer les performances des muscles, de les rééduquer et de traiter la douleur. Pour le cerveau, l’une des douleurs les plus répandues est la céphalée, plus connue sous l’appellation de "migraine". Si la migraine est passagère pour la majorité d’entre nous, elle peut s’avérer littéralement handicapante pour ceux qui en souffrent régulièrement. Or, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ces victimes régulières sont relativement nombreuses: notre pays compte 15 à 20% de migraineux et entre 1 et 2% de migraineux chroniques. Pendant mon séjour aux États-Unis, j’avais gardé le contact avec Pierre-Yves Muller, un docteur en sciences que j’avais connu en Suisse.

C’est avec lui que j’ai lancé le projet STX-Med. Notre premier produit, le Safetox, est un dispositif qui se pose sur le visage et agit par électro-inhibition sur les parties centrales et supérieures du crâne pour, déjà, s’attaquer à la migraine. C’était il y a une bonne dizaine d’années! L’étape suivante fut le Cefaly, le "dispositif anti-migraine", lancé en 2008. Un appareil qui se pose sur le front et envoie des impulsions électriques sur les nerfs trijumeaux, là où se niche l’origine de ces fameuses et insoutenables migraines.

Comment est née Cefaly Technology?

Pierre Rigaux: Cefaly Technology est née à cette époque, avec pour objet social la neurostimulation crânienne. Une neurostimulation externe. C’était révolutionnaire. Jusqu’alors, il fallait obligatoirement traiter la migraine avec des implants, un peu comme les pacemakers pour la régulation cardiaque – un procédé dit "invasif". Ce qui, paradoxalement, n’exclut pas que Cefaly puisse travailler demain avec un procédé invasif: il arrive parfois que le point exact à atteindre dans le cerveau soit si petit et profond qu’il faille recourir à cette méthode. Ce n’est toutefois pas un retour à la méthode classique, mais une autre approche pour que l’électrostimulation soit encore plus ciblée.

Comment avez-vous financé le projet Cefaly?

Pierre Rigaux: Nous avons débuté nos activités en commercialisant plusieurs produits, notamment dans le secteur des cosmétiques, histoire d’enregistrer des liquidités. Celles-ci nous ont permis de poursuivre sur la voie que nous nous étions tracée. Hélas, on ne guérit pas de la migraine, c’est une maladie héréditaire. Il est rare qu’un migraineux n’ait pas un père, une mère, un oncle ou une cousine qui ne soient pas migraineux, eux aussi. L'étude des gènes liés à la migraine n’a avancé que tout récemment. En d’autres termes, pour guérir de la migraine, il faudrait une intervention génétique. On n’en est pas là.

Puisqu’on ne guérit pas encore de la migraine, comment peut-on en atténuer les effets?

Pierre Rigaux: Les réactions collectées sur l’Internet montrent que, chez certains patients, l'appareil anti-migraine de Cefaly ne fonctionne pas toujours. Mais il fonctionne souvent. Employé correctement, il facilite significativement la vie de 81% des patients. Le mécanisme de cette amélioration clinique a été expliqué par l’image, lors d’un colloque organisé l’an dernier à Valence par la Société internationale de la migraine. Ces clichés, réalisés par une équipe de l’Université de Liège, ont montré comment le traitement par le Cefaly rendait "normal" le cerveau du migraineux.

L'entreprise a été fondée en 2004, mais elle a dû attendre 2014 pour prendre son véritable envol, grâce à l'agrément de la FDA aux États-Unis. Pourquoi ce délai?

Pierre Rigaux: L’an dernier fut effectivement une année charnière pour notre entreprise, puisque la FDA a donné le feu vert au Cefaly, lui ouvrant de ce fait les portes de l’énorme marché américain. Nous connaissons néanmoins une belle croissance depuis 2010, avec un chiffre d'affaires passé de 600.000 à 2 millions d’euros en trois ans, montant que l'ouverture du marché américain nous a permis de doubler.

Quelles difficultés un scientifique est-il susceptible de rencontrer lorsqu’il est amené à gérer une entreprise?

©Debby Termonia

Pierre Rigaux: Je me doute que cela peut poser de vrais problèmes, mais je ne peux pas vraiment en parler, car ce ne fut pas mon cas. Et ce, pour deux raisons. Primo, je jouis d’une longue expérience de la vie des entreprises, puisque je me suis très vite intéressé à ce monde et que j’y travaille depuis plus de vingt ans. Secundo, je me considère comme un entrepreneur mais avec un but peut-être différent des autres. Si je suis actif dans l’univers entrepreneurial, c’est parce qu’un chiffre d’affaires est un outil qui permet d’innover. Pour le moment, la gestion ne pose guère de difficultés, car notre équipe est limitée à une petite vingtaine de personnes: seize à Liège et trois ETP (équivalents temps plein) et demi aux États-Unis. Mais cela ne durera pas, car le double succès de 2014 – la reconnaissance professionnelle et le feu vert de la FDA – nous amèneront à recruter. Comme nos locaux actuels ne nous permettent pas d’extension, nous nous installerons au parc scientifique de l’Université de Liège, où nos effectifs devraient passer à quarante personnes pour la seule antenne liégeoise. Le nouveau siège de Cefaly Technology sera opérationnel en 2017.

Que s’est-il passé depuis 2008?

Pierre Rigaux: La crise économique mondiale nous a fait trembler sur nos bases. L’exercice 2009 a été très, très pénible. Pour reprendre la terminologie médicale: 2008, c’est le virus, 2009 la fièvre et 2010 la remise sur pied progressive. Ce n’est qu’en 2011, voici quatre ans à peine, que nous sommes parvenus à nous remettre totalement de la grande secousse de 2008. C’est en 2011 que le chiffre d’affaires a vraiment redémarré. L’exercice 2014, lui, a été couronné de succès, avec un chiffre d’affaires en hausse de 100%. Pour 2015, nous tablons sur 15% de hausse.

Pourquoi une telle variation dans les performances?

Pierre Rigaux: C’est ainsi, nous progressons en escalier. Lorsque nous traversons ce que j’appelle un "événement", comme l’accord de la FDA, nous sautons une marche, puis nous reprenons notre rythme et ainsi de suite. Un rythme qui se traduit malgré tout par une croissance à deux chiffres (10 à 15%, voire davantage). Cefaly Technology devrait voir son chiffre d’affaires progresser l’an prochain de 50%, de 6 à 9 millions d’euros, puis, si tout va bien, à 12 millions d’euros en 2017.

©Debby Termonia

Pierre Rion: C’est intéressant parce que la Wallonie abrite des centaines d’entreprises comme Cefaly, dont certaines sont leaders sur leur marché. En fait, l’arbre de l’industrie lourde cache encore la forêt des jeunes arbrisseaux. Heureusement, cela ne durera pas éternellement.

Pierre Rigaux: Notre stratégie repose sur trois piliers: l’innovation, le recours à des modes de distribution alternatifs et le choix de la grande exportation, avec le Japon en ligne de mire. Le marché américain est un bon exemple de ce que j’appelle un "mode de distribution non classique", qui peut parfaitement fonctionner de concert avec le système classique. Nous sommes actifs dans le secteur médical; on retrouve donc d’une part les cliniques qui prescrivent, commandent nos produits et même les paient pour certains de leurs patients, et de l’autre, le patient qui passe commande sur l’Internet avec son ordonnance. L’innovation, la vraie, je la vois une fois encore dans les applications techniques susceptibles de s’attaquer à d’autres pathologies du système nerveux. Pour lutter contre l’insomnie, la dépression, la fibromyalgie, voire l’épilepsie et le traitement des victimes d’un accident vasculaire cérébral, le terrible AVC.

Pour avancer, il faut des capitaux. Cefaly Technology compte-t-elle s’adresser au marché des capitaux?

Pierre Rigaux: Nous le pourrions mais, pour le moment, nous disposons des liquidités nécessaires. Je n’exclus toutefois pas cette hypothèse si, par exemple, nous nous lançons dans des techniques plus invasives. En l’occurrence, les produits implantables. Mais nous n’en sommes pas encore là. Lorsqu’on progresse en escalier, il ne faut pas se précipiter, de peur de… rater une marche. 

Le rêve de Marie-Laure Moreau? Qu’un jour, une Entreprise Prometteuse de l’Année devienne l’Entreprise de l’Année®. Celui de Pierre Rion? Que la forêt des jeunes entreprises cache l’arbre de l’industrie lourde! L’Entreprise de l’Année®: tout le monde connaît ce prix qui existe dans de nombreux pays. Le label en est jalousement gardé par EY.

En revanche, le prix de l’Entreprise Prometteuse de l’Année® est moins connu. Alors que cette élection est organisée pour la 10e année consécutive dans la partie néerlandophone du pays, c’est la 3e fois qu’elle sera organisée du côté francophone. Ce prix récompense une jeune entreprise à fort potentiel de croissance. "Pour obtenir le label d’Entreprise de l’Année®, il faut répondre à des critères financiers précis, contrairement à l’Entreprise Prometteuse de l’Année®", précise Marie- Laure Moreau, Partner chez EY et cofondatrice de ce label "junior" dont le jury est présidé par Pierre Rion, business angel bien connu.

Dès lors, comment la sélection s’opère-t-elle? "Ce sont les membres du jury (lire en dessous), le réseau d’EY, les banques, les invests, les business angels qui proposent des noms", détaille Marie-Laure Moreau. "J’accorde beaucoup d’attention au fait que certains noms sont avancés par plusieurs sources. C’est un plus qui donne droit à un meilleur ranking." Ces entreprises font l’objet d’un pre-screening par EY. Certaines d’entre elles sont alors contactées par EY qui, après une deuxième analyse, confirme l’acceptation ou non de la candidature. Pour les candidatures acceptées, un questionnaire est envoyé et des équipes d’intervieweurs d’EY rencontrent les dirigeants afin de compléter le dossier. Au terme de ce processus, une dizaine d’entreprises prometteuses subissent une ultime analyse.

Marie-Laure Moreau en retient trois ou quatre (selon la qualité des dossiers présentés), qu’elle soumet au jury. Là, c’est Pierre Rion qui est aux commandes. Ils connaît bien les jeunes entreprises: lorsqu’elles réussissent, elles font des étincelles! Et ce segment ne se résume pas aux plus connues comme EVS, IRIS et D-Cinex: "OneLIFE et l’éradication des biofilms en milieu hospitalier, Flying-Cam et ses hélicos, Cluepoints et la détection des erreurs dans les études cliniques, Intopix et la compression/décompression d’images, Belrobotics et la tonte des terrains de sport, et bien d’autres: toutes sont des leaders mondiaux dans leur spécialité." C’est la forêt des jeunes arbrisseaux qui, un jour, encerclera puis cachera l’arbre de l’industrie lourde qui a fait la gloire de la Wallonie.

Pourquoi avoir lancé ce label junior? L’Entreprise Prometteuse de l’Année est l’antichambre de l’Entreprise de l’Année®. Marie-Laure Moreau ne le cache pas: elle rêve "qu’une Entreprise Prometteuse soit un jour une Entreprise de l’Année®". Il reste beaucoup de chemin à parcourir. Quant à EY, sa motivation tombe sous le sens: "Nous sommes proches des entreprises, que ce soit pour la fiscalité, l’audit ou le conseil; nous voulons contribuer à leur développement", ajoute Marie-Laure Moreau. Sur le plan de la communication, tout le monde s’y retrouve. "Il faut mettre en avant les jeunes entrepreneurs qui osent", poursuit Pierre Rion. "On est trop souvent paralysé par la peur de l’échec en Wallonie." Et Marie-Laure Moreau de conclure: "Décrocher le prix de l’Entreprise Prometteuse de l’Année, c’est une reconnaissance. Et un avantage sur le plan de la communication." Pour qui? "Pour l’entreprise concernée… mais aussi pour EY." Une belle franchise.

  • Président : Pierre Rion, président d’EVS et du Cercle de Wallonie
  • Pierre De Muelenaere, fondateur d’I.R.I.S. Group
  • Katia De Paepe, CEO de Noukie’s (Entreprise de l’Année 2007)
  • Benoît Gailly, professeur à la Louvain School of Management
  • Eric Van Sevenant, chef de cabinet du Ministre Jean-Claude Marcourt
  • Olivier Vanderijst, président du comité de direction de la SRIW
  • Bruno Wattenbergh, COO d’Impulse.brussels

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