reportage

Visite du garage Citroën, futur "Pompidou belge"

©MFN

En 2020, il est censé ouvrir ses portes en tant que musée d’art moderne et contemporain, au rayonnement international. Voué à la cause automobile depuis toujours, le garage Citroën, gigantesque paquebot de verre et de béton, a-t-il le potentiel architectural pour devenir un pôle artistique multidisciplinaire? Petite visite exploratoire…

Le garage Citroën, sis place de l’Yser depuis 1934, aura sans conteste eu une belle vie. Première concession de Citroën hors de France, plus grande station-service d’Europe à sa création, l’édifice de 35.000 m² présente le style moderniste et fonctionnaliste typique de l’entre-deux-guerres. L’avenir que lui propose la région Bruxelles-Capitale – se muer, en 2020, en musée d’art moderne et contemporain – sonne, pour ce gros paquebot blanc, en bord de canal, comme une promesse merveilleuse; des œuvres d’art à la place des derniers modèles Citroën, derrière les grandes baies vitrées… De quoi attirer l’intérêt des nombreux passants quotidiens.

"Ce qui est voulu, c’est un geste fort pour retrouver le bâtiment tel qu’à son origine, mettre en avant cette architecture affirmée et élégante."

Cependant, l’édifice, aussi majestueux soit-il, a été conçu pour être un garage, combinant salles d’exposition, bureaux et ateliers techniques, sur une surface bâtie de l’ordre de 48.000 m² . Les voitures n’ont certes pas les mêmes besoins que les œuvres d’art, mais surtout, ce n’est pas le même public. La Région Bruxelles-Capitale a fait appel à l’architecte hollandais Wessel De Jonghe et deux bureaux d’experts belges pour identifier les potentialités du site. En même temps que la signature du partenariat avec le Centre Pompidou, le 30 septembre, un prochain concours a été annoncé visant l’aménagement du garage en musée. De notre côté, petits curieux, nous avons convié le bureau bruxellois Origin Architecture & Engineering, spécialisé en restauration et rénovation de sites patrimoniaux (l’Hôtel Communal de Laeken, l’Atomium, le Musée de Tervueren, La Monnaie…) à visiter, avec nous, les "entrailles" du paquebot, afin de recueillir quelques commentaires à "chaud".

Barbara Pecheur et Cécile Mairy, toutes deux associées chez Origin, se soumettent avec enthousiasme à la petite balade. Leur bureau participera "évidemment" au concours. À notre demande, Philippe Samyn and Partners (nouveau quartier général du Conseil de l’Union européenne), Art&Build (Docks Brussels) et XDGA (Musée des Beaux-Arts de Tournai) ont confirmé leur volonté d’y participer également.

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Le temple

Le showroom, place de l’Yser, est certainement la partie du bâtiment la plus publique et c’est par là que nous entrons. Le directeur de la succursale Yser de Citroën, Kris Van Lathem, après nous avoir montré quelques photos d’archive du site, encadrées dans son bureau, joue le guide. Car si la salle d’exposition est libre d’accès au public, ainsi que son 1er étage, les autres niveaux supérieurs ne le sont plus et, pour nos premiers pas dans ce labyrinthe, son aide n’est pas superflue. Un ascenseur nous amène au 1er étage, ensuite, il s’agira de grimper quelques larges rampes, relativement abruptes, davantage destinées aux roues de voitures qu’au pas de piétons et, vers les hauteurs, quelques étroits, sombres et poussiéreux escaliers métalliques.

 

Le rez-de-chaussée et le 1er étage de ce showroom, en forme de comète, servent encore actuellement à l’exposition d’automobiles. Ce fut le cas aussi pour les trois autres étages, à une époque maintenant révolue. S’ils ne sont pas formellement abandonnés, ils sont cependant quasiment vides. À l’un des étages, Kris Van Lathem nous invite à nous approcher des baies vitrées qui courent sur trois côtés: "Regardez bien, il y a un espace de quelques centimètres entre la vitre et la structure en acier qui porte les étages. Cela signifie que celle-ci n’est pas soudée au bâtiment et qu’elle peut être retirée facilement, sans toucher aux murs". En effet, en parcourant l’historique des lieux, on apprend que ces cinq niveaux, au-dessus du rez-de-chaussée, ne sont pas d’origine, mais ont été montés seulement en 1959, modifiant ainsi grandement l’esthétique de la "tour" de verre.

©Tim Dirven

Et ce n’est pas peu dire… Nos architectes sortent alors chacune un petit ouvrage en noir et blanc, paru en 2004, portant sur ce bâtiment et dans lequel on peut voir de vieilles images du site. La différence d’aspect est de taille: avant, un showroom dont la hauteur (25 mètres) est en majeure partie vide, avec seulement quelques voitures au sol. Pas un seul niveau n’est présent au-dessus du rez-de-chaussée. "André Citroën est le premier constructeur automobile qui a porté une véritable attention à l’architecture pour mettre en valeur ses voitures. Elles étaient, à l’époque, vraiment exposées comme des sculptures dans un temple grec. C’était fabuleux", commente Barbara Pecheur.

Dans la note des experts, mandatés par la Région Bruxelles-Capitale, il est suggéré de retirer les 5 niveaux pour revenir, on l’imagine, à cette image de temple, dédié cette fois à l’art. Barbara Pecheur et Cécile Mairy soulignent qu’il s’agit, à ce stade, d’une proposition et non pas d’une obligation. En parcourant les étages de la tour, nous avons, en effet, eu l’occasion d’admirer quelques vues incroyables sur Bruxelles. Spontanément, nous nous sommes exclamés qu’il serait dommage de priver le public du musée d’un tel panorama. "Pour les plateaux, il ne faut peut-être pas tout mettre par terre", commente Cécile Mairy. Les deux architectes pèsent alors le pour et le contre. "Les plateaux du showroom sont très bas de plafond. Ce n’est pas franchement l’idéal pour un musée, commence Barbara Pecheur. Ce qui est voulu, c’est un geste fort pour retrouver le bâtiment tel qu’à son origine, mettre en avant cette architecture affirmée et élégante. Retirer totalement ces planchers, cela pourrait évidemment créer une entrée spectaculaire..." Sa collègue contre-argumente: "Cela dépendra de la collection. Il peut être intéressant de conserver, à certains endroits, de faibles hauteurs. Sur certains étages, on pourrait percer des éléments de la dalle, conserver juste un morceau pour créer quelque chose, développer un système de passerelles… Il y a 36 solution! Mais ça, c’est un projet à mener en fonction de la collection et de la circulation des personnes." Barbara Pecheur propose: "On peut aussi créer quelque chose de neuf en toiture pour avoir une plus belle vue encore." Elles nous expliquent alors que les structures sont en travée, que tout est en bon état et qu’il ne serait pas difficile en soi de couper dans les niveaux.

 

Le climat de l'art

En se remettant bien en tête la destinée du lieu, il est inévitable de songer à la préservation des œuvres d’art dans un contexte tel que celui-ci; largement vitré, soumis à une intense luminosité et peu isolé (il y fait quelques degrés plus chaud qu’à l’extérieur). Agréable, certes, mais ce ne sont pas, en soi, les conditions muséales idéales, sans omettre la question des performances énergétiques.

"Ce serait bien de garder une trace des voitures. Il faut qu’on voie que c’était un garage, voire même qu’on reconnaisse que c’était un garage Citroën."

Pour Cécile Mairy, "tout dépend à nouveau du type de collection. Il y a des ouvrages qui résistent bien à ce type de configuration". Elle continue: "Ce sont ici de fameuses parois vitrées. Le vitrage n’est pas d’origine, il y avait auparavant une autre lecture, avec plus de transparence et de reflets. Beaucoup de châssis ne sont pas non plus originaux. Il y en a quelques-uns dans d’autres parties du bâtiment, et ils sont beaucoup plus fins. Il sera nécessaire de mettre du double vitrage, qui filtre les UV. Mais ce ne sera peut-être pas suffisant, pour protéger les œuvres les plus fragiles. D’où la nécessité de créer des boîtes spécifiques, avec un climat adéquat, comme nous le faisons pour le musée de Tervueren."

La cathédrale

Nos pas nous mènent vers l’autre partie du site, les ateliers qui longent le Quai de Willebroeck, d’un côté, et le Quai des Péniches, de l’autre (côté canal). Le showroom et l’immense complexe technique sont reliés de l’intérieur par une rampe ("il faut absolument conserver cette rampe qui conduit au 1er étage des ateliers", affirme Barbara Pecheur), qui amène sur une "rue" d’acier suspendue au centre de l’édifice. Et nous voici, dès lors, au cœur de cette cathédrale industrielle, joyau architectonique, rectangle de 102 mètres sur 130, percé de 3 entrées et vitré… partout, du sol au plafond.

 

Barbara Pecheur prend quelques clichés avec son smartphone: "La lumière, la vue, sont fabuleuses. On voit Tour & Taxis, le canal… D’office, il y a ici une forte connexion entre la ville, le quartier et le bâtiment." L’architecte (désormais seule, sa collègue ayant des obligations ailleurs) observe et relève quelques points.

D’abord, un concept général, qu’elle soumet d’emblée: "Selon moi, il est important que soit conservé l’aspect garage. On considère toujours que le plus difficile, dans la réhabilitation de monuments, c’est de trouver une fonction qui corresponde aux fonctions originelles du bâtiment. Celui-ci a été construit comme garage et cela a une place importante dans l’histoire. Ce serait bien de garder une trace des voitures, ne fût-ce que des traits et des dessins au sol. Cela peut être très ludique, dans la fonction d’un musée, d’avoir des œuvres garées dans des places de parking. Il faut qu’on continue à voir que c’était un garage, voire même qu’on reconnaisse que c’était un garage Citroën. On pourrait, par exemple, garder le logo sur le toit…"

Elle insiste également sur quelques éléments de détails à maintenir, comme cette série de petites lampes industrielles, qui, outre un sérieux nettoyage, ne nécessiteraient qu’un nouveau câblage aux normes. Ou encore cette horloge, suspendue au plafond, en plein centre des ateliers, probablement d’origine et "qui donne encore l’heure exacte", s’exclame Barbara Pecheur, qui pointe également le revêtement de sol: "Le revêtement doit rester industriel, un béton lissé ou quelque chose comme cela. Même peut-être avec des petites places de parking, pourquoi pas!"

L’architecte évoque une autre nécessité: "Les rampes sont trop pentues, il faudra penser à installer un ascenseur. L’architecture se prête à une cage d’ascenseur apparente. Il est possible de la mettre à peu près où on veut."

Nous levons les yeux, c’est inévitable, le regard est attiré vers le haut, d’où provient une lumière presque sacralisée. L’attention de l’architecte se porte d’abord sur la toiture: "Ce sont probablement des plaques d’amiante. Ce serait logique, vu l’époque de construction. Il faut tout enlever. C’est comme ce que nous avons fait pour l’Atomium: on l’a déshabillé, nettoyé la structure et on a mis une nouvelle peau en inox, avec de l’isolant. Ici, il faut faire une nouvelle toiture, tout isoler. Ce ne sera pas évident, avec ces petits châssis."

©Tim Dirven

On en arrive évidemment à parler du vitrage, plutôt omniprésent. "C’est du vitrage armé, il y a une armature dedans. On voit aussi, plus bas, du vitrage martelé, certainement d’origine." Elle ajoute: "Les nouvelles normes de sécurité imposent qu’on place du vitrage feuilleté en hauteur. Si cela casse, aucun morceau dangereux ne tombera sur les gens. On va devoir étudier la possibilité d’intégrer des châssis avec du double vitrage. Cela sera beaucoup plus lourd, donc il faut voir s’il sera nécessaire ou pas de renforcer les magnifiques charpentes métalliques."

La visite se termine et l’architecte, après cette exploration, a gardé tout son enthousiasme. "Déjà, c’est en bon état, pas de dégradations majeures, pas d’infiltration…"

Puis, dans un soupir qui suggère davantage l’ardeur qu’une quelconque lassitude: "Il y a moyen de faire tellement de choses..." La prochaine étape? "On va commencer à chercher un bureau d’architecte international, spécialisé dans les musées, pour s’associer à nous en vue du concours." Pour le bureau Origin, le garage Citroën a tout d’un futur grand musée et il compte bien y mettre les milliers d’heures nécessaires pour lui concocter un projet à la mesure du site. "Les espaces sont élégants et affirmés, la localisation est magnifique, la lumière est magnifique… Idéal pour faire un musée", conclut notre invitée.

BRUXELLES-POMPIDOU-CITROËN...

Quel nom pour combiner les trois?

Transformer un show-room en temple d'art, une affaire d'architectes. Un prochain concours mettra, à coup sûr, plus d'un bureau sur les dents. Le ministre-président de la Région Bruxelles-Capitale, Rudy Vervoort, annonce: "C'est pour la fin de cette année. La Société d'Aménagement urbain est en train d'y travailler. C'est un challenge de créativité, pour un bureau d'architecture, c'est un projet phare. Il faudra mettre en valeur les spécificités. Mais je n'ai pas d'idée préconçue. Je ferme les yeux, je vois quelque chose... Mais je ne suis pas architecte." Concernant la dénomination du futur musée: "On cherche un nom qui marque les esprits. Sont en présence trois grands noms: Bruxelles, Pompidou, Citroën. Il faut trouver quelque chose de marquant les combinant."

Le musée doit ouvrir en 2020, mais on annonce déjà une expo en 2018. Rudy Vervoort explique qu'il s'agit surtout de ne pas laisser le bâtiment vide, pendant les travaux, mais aussi de lui permettre d'amorcer sa vie de pôle culturel. Une manière de protéger l'édifice, à la manière de ce qui a été fait au siège Solvay, via l'intervention de l'artiste Denis Meyers. "Cela ferait aussi office de montée en puissance progressive." Au fait, le Centre Pompidou aura-t-il son mot à dire, quant aux lauréats du concours? "Le jury n'est pas encore déterminé, mais c'est plus que probable. Notre partenariat est tous azimuts, ce n'est pas juste un fournisseur d'œuvres." Tiens, ce partenariat justement... Quelles sont les exigences du Centre Pompidou au niveau des coûts? "On devra payer un certain montant pour les experts, le convoyage des œuvres, l'établissement du programme… Mais les montants ne sont pas encore déterminés, vu que le contenu précis du partenariat est seulement en cours d'élaboration." 

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