Le Delta de la Sambre

©KsW Photography (SAMYN and PARTNERS)

À Namur, l’ancienne maison de la Culture rouvre ses portes ce week-end, près de 10 ans après le lancement du projet d’extension et de rénovation. Un complexe signé Samyn & Partner et réalisé par Thomas & Piron au confluent de la Sambre et de la Meuse.

Philippe Samyn définit le Delta en deux mots: "Espace joyeux." La formule résonne comme un totem scout mais rend bien compte de l’ambition que l’architecte d’origine gantoise, associé au groupe wallon Thomas & Piron, a pour l’ancienne maison de la Culture de Namur. Le fameux "tambour" circulaire a été surélevé et l’on distingue d’emblée de nouveaux espaces d’exposition et de convivialité que prolongent une terrasse à flanc de fleuve et un jardin paysagé dans l’esprit de celui que René Pechère avait imaginé en 1968. "Le bâtiment est déjà occupé par un pétillement d’activités culturelles, investi par des enfants et des adultes, des novices et des chevronnés qui tous participent de sa fécondité créatrice", s’enthousiasme Samyn. D’emblée, il souligne que ce jaillissement est d’abord dû à la qualité du dess(e)in. "Ce n’est pas l’architecte qui fait le bâtiment, mais le commanditaire."

Le bâtiment est déjà occupé par un pétillement d’activités culturelles, investi par des enfants et des adultes, des novices et des chevronnés qui tous participent de sa fécondité créatrice.
Philippe Samyn
architecte

En l’occurrence, le Conseil de la Province, qui a financé le projet sur fonds propres à hauteur de 25.170.000 euros, l’administration communale et Bernadette Bonnier, directrice de la maison de la Culture, ont parfaitement su formuler leur demande. Il s’agissait d’un programme multifonctions ouvert aux partenaires privilégiés du centre comme le PointCulture, les Jeunesses musicales ou les festivals Fiff (cinéma) et Kikk (cultures numériques et créatives). Il s’agissait aussi de rendre modulable la salle des congrès (450-600 places) et de lui adjoindre deux salles complémentaires, la cylindrique "salle Tambour" (120-150 places), qui évoque un chapiteau, et le "médiator" (80 places), destinée aux spectacles expérimentaux.

Au concours d’architecture, certains voulaient tout démolir, mais pas Samyn: "J’ai préféré respecter l’histoire multiséculaire du site et l’objet architectural initial, signé Victor Bourgeois, figure de proue du courant moderniste, et inauguré en 1964. De la grande salle, j’ai par exemple tenu à garder le squelette originel, notamment l’escalier et le foyer ponctué de ses colonnes en aluminium anodisé."

LES CHIFFRES CLÉS
  • 25.170.000

Le budget en euros de la rénovation financé sur fonds propres par la Province de Namur

  • 6.000 m²

La surface en m2 du complexe à la place des 4.500 m2 du bâtiment d’origine

  • 3

Nombre de salles de spectacle. À la place de l’unique salle des congrès de 1968. S’y ajoutent: 3 niveaux d’exposition, 3 studios d’enregistrement, 2 résidences d’artistes, 3 surfaces commerciales, 1 restaurant-brasserie…

 

Aux yeux de l’architecte, il n’existe cependant aucune différence entre la construction d’un bâtiment ex-nihilo et la recomposition d’un édifice existant, voie qu’il a empruntée ici comme par le passé à Flagey ou à l’Orangerie de Seneffe, en soulignant que "moins démolir est plus économe", à tous les sens de ce terme.

Il s’agissait ensuite d’agrandir la scène et les espaces techniques de la grande salle polyvalente, tout en la dotant d’une belle acoustique. "Dans ses esquisses, Bourgeois traçait au plafond un cercle qui m’a donné l’idée d’une fresque dans la veine du plafond Chagall à l’Opéra Garnier de Paris." Et de faire appel au peintre liégeois Yves Zurstrassen dont on retrouve le lyrisme expressionniste dans une composition circulaire flamboyante (photo).

S’y ajoutent un espace d’exposition qui accueillera des artistes vivants et les vastes collections de la Province, une médiathèque, trois studios d’enregistrement et deux résidences d’artistes sous toiture.

Un espace poreux

Evelyne Axell, icône pop et belge

Sophie Gilson, nouvelle coordinatrice artistique du Delta, n’est "spécialiste de rien et s’intéresse à tout, dit-elle. Le Delta a une double vocation internationale et territoriale, et nous veillons à trouver une âme commune liée à Namur et au reste de la Province. La première saison sera rythmée par des temps forts interdisciplinaires." Le projet artistique semble de fait moins abouti… que le bâtiment qui l’accueille. On y épingle la multitude d’activités festives programmées ce week-end pour l’inauguration et, parmi celles-ci, "Méthodes Pop", l’exposition consacrée à Evelyne Axell, l’une des artistes belges marquantes des années 60-70 et qui revient au-devant de l’affiche. On retrouvera ses expérimentations picturales sur clartex, une sorte de plexi, où elle met souvent en scène son propre corps avec une forte charge érotique. C’est l’un des rendez-vous d’"En tous genres", une ligne de programmation centrée sur le corps et les identités de genre. L’offre cinéma proposera le mardi des films cultes, documentaires ou alternatifs, en respectant une stricte parité homme-femme. Enfin, une série de rencontres "In Out" abordent la réalité carcérale, avec concerts en prison et au Delta. La rappeuse Casey (proche de Virginie Despentes) sera là début février.

Week-end d’inauguration, ces 21 et 22/9 (expo Evelyne Axell, jusqu’au 26/1/20). Infos: www.province.namur.be/delta

 

En quoi le Delta, qui passe de 4.500 à 6.000 m2, diffère-t-il du bâtiment Europa (50.000m2), également de la main de Samyn? "Europa, cube inscrit le long d’un égout à voitures (rue de la Loi, à Bruxelles, NDLR), reçoit des chefs d’États et les impératifs de sécurité appellent des surfaces extérieures minimales, une enveloppe protectrice, décrit-il. Inversement, Delta, bâtiment culturel, vise un rapport maximal entre son volume et l’espace qui le délimite. Il doit être ‘poreux’, ouvert sur l’extérieur, et jouir d’une intégration urbaine douce."

Édifié au bord de l’eau, au confluent de la Sambre et de la Meuse Ouest, flanqué de la citadelle de Namur et de l’ancienne Halle des Bouchers du Moyen-Âge, deux caractéristiques traduisent sa "porosité". Afin d’ouvrir l’ancien chemin de halage de bord de Sambre et de désenclaver la rue des Bouchers, le mur qui le barrait a été remplacé par des gradins. Quant au bâtiment même, un dispositif de "ventelles" (cher à Samyn) rythme la façade, capable "d’occulter les espaces muséaux ou d’accueillir la lumière naturelle et de jouer un rôle d’agent climatique".

©Quentin Olbrechts (SAMYN and PARTNERS)

Pendant trois ans, le Conseil provincial, son administration et la direction de la maison de la Culture ont défini le programme en amont du concours, dans "ce cadre élégant, pétri de qualités civiques" – la cité au sens antique du terme. Cette réflexion s’est augmentée d’une étude historique. Consultant Philippe Bragard, professeur d’Histoire de l’art à l’UCL, Samyn a étudié les lieux depuis le Moyen-Âge et découvert sur des cartes des XIe et XIIe siècles que la tour de guet avait le même diamètre que le cylindre de son "tambour". L’on voit ainsi qu’un architecte d’envergure travaille des résonances au long cours…

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