interview

Thierry Paquot: "La préoccupation sanitaire est absente des projets urbains"

Le smog de Pékin. ©Photo News

Très critique de l’urbanisme à l’ère capitaliste, le philosophe de l’urbain Thierry Paquot évoque l’impact de la crise du coronavirus sur notre conception de l’architecture et sur notre expérience de la ville. 

Thierry Paquot vient de publier "Demeure terrestre. Enquête vagabonde sur l’habiter" (éditions Terres Urbaines), une recherche passionnante et documentée sur ce que signifie habiter. "Habiter", dit-il, "relève d’une écologie existentielle qui ne s’apprend pas, qui vient à nous en quelque sorte par les actions que nous entreprenons, par notre capacité à être avec et parmi ce qui fait notre monde."

Cette crise aura-t-elle un impact sur notre conception de la ville et de l’urbain? Pourrait-on, par exemple, assister à une accélération de l'écologisation des villes?
Cette pandémie est mondiale et touche prioritairement les concentrations urbaines denses où la propagation s’effectue rapidement. La préoccupation sanitaire est absente des projets urbains et des réalisations architecturales et cela va continuer, tant que le foncier fera l’objet d’une spéculation et que le productivisme imposera sa logique du "toujours plus" à ce qu’on appelle des villes. Bien sûr, des revendications écologistes seront prises en considération, mais sans pour autant écologiser les territoires, c’est-à-dire les ménager à l’aune des préoccupations environnementales. Il faudrait pour cela, abandonner la gouvernance thématique (le logement, les transports, les parcs et jardins, l’économie, l’état civil,…) avec ses décisions verticales et cloisonnées et généraliser la transversalité (l’urbanité, l’imaginaire, les temporalités, le vivant,…) et le pouvoir collégial.

Dans l’Histoire, a-t-on déjà vu des épidémies changer la physionomie d’une ville? 
Un virus est invisible, il ne marque pas les esprits comme un tremblement de terre qui transforme en ruines une quelconque bourgade victime d’un séisme ou un ouragan qui arrache les toitures et les arbres. La peste, le choléra et la tuberculose, pour ne citer que des maladies meurtrières qui arrivent sans prévenir, n’ont pas vraiment modifié la configuration des villes. On a au mieux construit ici une léproserie et là un enclos pour la mise en quarantaine des voyageurs. Avec le choléra et la tuberculose au cours du XIXe siècle, les hygiénistes ont dénoncé l’entassement des familles dans des immeubles et des quartiers considérés comme insalubres, réclamé une meilleure aération des logements et leur ensoleillement, conseillé de déménager les cimetières à l’extérieur des villes et d’installer le tout-à-l’égout. Tout cela a été réalisé très lentement et sans plan d’ensemble, au coup par coup, comme si la forme de la ville était indifférente à la santé de tous ! 

"Habiter relève d’une écologie existentielle qui ne s’apprend pas, qui vient à nous en quelque sorte par les actions que nous entreprenons, par notre capacité à être avec et parmi ce qui fait notre monde."

Cette crise va-t-elle remettre en question l’opposition  entre la ville et la campagne? 
Incontestablement! L’urbain généralisé qui submerge la Terre entière a depuis deux siècles séparé les villes des campagnes, en se les subordonnant et, à dire vrai, en les transformant en non-villes et en non-campagnes. Dorénavant, le dérèglement climatique, la quête d’une autonomie alimentaire, la lutte pour la biodiversité invitent à une coopération entre les territoires qui s’unifieront en abandonnant cette absurde opposition.

"Demeure terrestre" par Thierry Paquot

Nous étions de grands consommateurs d'espace dans un monde marqué par l'hyper-mobilité, va-t-on aujourd'hui revaloriser le lieu en interrogeant le sens de nos déplacements? 
Non. À l’échelle planétaire, l’urbanisation s’effectue avec des autoroutes urbaines, de vastes centres commerciaux, des gratte-ciel, des lotissements sécurisés ou "gated communities", qui bitument et bétonnent des hectares de terre confisqués à l’agriculture ou aux forêts. Sous le coup de l’émotion et l’action de groupes de citoyens, des municipalités réduiront la place des automobiles, rendront les transports publics gratuits, végétaliseront les rues dotées de trottoirs plus spacieux, planteront des arbres et arrêteront des programmes immobiliers dispendieux en énergie, etc. Elles seront peu nombreuses et donc encore plus exemplaires. La topophilie ou amitié avec les lieux n’est pas assez cultivée par nos contemporains. Je regrette que pour le capitalisme globalisé, le territoire soit précarisé et sans qualité. Chaque lieu possède sa magie propre et attend d’être aimé pour vous aimer à son tour…

Cette crise a également fait apparaître de grandes inégalités sociales, notamment en matière de logement. Peut-on habiter sans avoir accès à un logement décent?
Dans mon livre, je retrace la généalogie de la notion d’habiter et je montre que "loger" n’est pas "habiter". Le récent confinement confirme à quel point disposer d’un logement agréable et bien agencé permet de supporter cette assignation à résidence, en pouvant travailler chez soi, être avec ses enfants et son conjoint sans se gêner, profiter d’une terrasse-jardin, etc. Les inégalités socio-économiques se traduisent aussi dans les inégalités de bien-être. La société, en inventant le "logement social", institue la discrimination, qui devient une norme. On parlera même de logement "très social" et de "sans-domicile-fixe"! Le mal-logement aggrave le mal-être et génère des tensions et parfois des violences au sein des familles.

Thierry Paquot. ©©Philippe MATSAS/Opale/Leemage

Les violences conjugales ont explosé, tout comme celles faites sur les enfants durant le confinement… Une habitation décente pour chacun devrait être la règle, sachant qu’un tel logement doit aussi bénéficier d’un environnement agréable avec des commerces de rez-de-chaussée, des squares et des jardins, des rues calmes et arborées, etc. "Habiter" n’a pas grand-chose à voir avec le logement et ses mètres carrés, il s’agit de notre rapport au monde et aux autres, de notre capacité à exister pleinement en un lieu qui nous façonne tout autant que nous le co-créons. En cela, "habiter" relève d’une écologie existentielle qui ne s’apprend pas, qui vient à nous en quelque sorte par les actions que nous entreprenons, par notre capacité à être avec et parmi ce qui fait notre monde.

Dans cette perspective, quel rôle doit jouer l’architecte aujourd'hui? 
Comme toujours, offrir des constructions saines, belles, confortables, amènes et simples!

Le star-system de l’architecture contribue-t-il à nous rapprocher du sens d’habiter ou, au contraire, nous en éloigne-t-il? 
Les "starchitectes" sont restés silencieux durant cette zoonose, au mieux ont-ils conseillé la végétalisation des façades et des toits, mais cela va dans le sens de la communication de leurs commanditaires. Les promoteurs et les élus qui achètent leur signature, veulent une image, non pas une œuvre qui fasse corps avec un site, des habitants, une situation particulière. Ce star-system est l’expression architecturale d’une économie qui repose sur la spéculation immobilière et foncière, sur le tout-béton, sur la ségrégation socio-spatiale et l’adoption d’un code formel qui se prétend partout chez lui c’est-à-dire nulle part respectueux des conditions culturelles locales.

"Il faudrait pour cela, abandonner la gouvernance thématique (le logement, les transports, les parcs et jardins, l’économie, l’état civil,...) avec ses décisions verticales et cloisonnées et généraliser la transversalité (l’urbanité, l’imaginaire, les temporalités, le vivant,...) et le pouvoir collégial."

Avec la crise climatique, la Terre devient de moins en moins "habitable". Pourquoi nous sommes-nous petit à petit accoutumés à l’inhabitable? 
Admettre l’inhabitable est une manière de s’adapter avec fatalisme à une situation désespérée. Tous les clignotants environnementaux sont au rouge, et ce depuis le Sommet de la Terre, à Rio, en 1992, c’est dire si l’insouciance collective l’emporte sur l’urgence écologique! À dire vrai, parfois l’inhabitable génère son antidote, des habitants bricolent cet inhabitable pour le rendre supportable, pour qu’il fasse sens, malgré tout…mais c’est l’exception. Ce qui domine, c’est la soumission à un ordre que l’on pense irréformable. Cette "servitude volontaire" ne concerne pas que notre cadre de vie, elle s’invite dans notre travail et nos communications. Réagir signifie s’émanciper des systèmes techniques et exalter notre autonomie.

À quoi devrait ressembler l’habitat du futur, selon vous? Ne faudrait-il pas moins construire mais mieux habiter en empêchant la banalisation et la standardisation de l'habitat?
Vous avez raison, nous manquons d’exigence! Trop d’habitats anciens sont désertés alors même qu’ils pourraient être retapés dans des villages qui rêvent de renaître alors que prolifèrent des constructions basiques, même pas fonctionnelles, le long des routes. Le village-urbain et non pas dortoir, la ville-paysage et non pas l’étalement pavillonnaire, la cité-jardin et non pas la caserne minérale, le quartier-familier et non pas la mégalopole froide et impersonnelle, voilà les alternatives à promouvoir. À la standardisation, il convient d’opposer le cas par cas, le sur-mesure et toujours faire avec les habitants.

Son enquête

"Demeure terrestre. Enquête vagabonde sur l’habiter".

Thierry Paquot

La note de L'Echo: 4/5

Éd. Terres Urbaines (coll. L’Esprit des Villes), 250 p., 19 euros

Habiter la terre n’est pas une mince affaire !, Thierry PAQUOT

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