50 nuances de… vide

Dakota Johnson incarne la jeune étudiante fragile et fascinée par les voitures et les muscles de Grey. ©Photo News

Est-ce là tout ce que notre époque mérite, en termes de sulfure? Des devantures des librairies aux salles de cinéma, retour sur le phénomène "Fifty Shades of Grey".

Simone de Beauvoir doit se retourner dans sa tombe. Voici un phénomène social qui, par sa totale absence d’originalité, de substance, ou de qualité, n’en traduit pas moins un malaise général. Revisiter Roméo et Juliette chez les vampires, ça passe encore. "Twilight", c’est boursoufflé, ça se prend au sérieux, ça frôle le grand guignol. Mais on sait que les ados en ont besoin. "On disait qu’on était différents, qu’on s’aimait d’une manière que la société ne pouvait même pas comprendre…" Mais ceci?

"50 Shades…", c’est l’histoire, euh, d’amour, entre le beau et jeune milliardaire dominant, et la fragile étudiante, fascinée par ses grosses voitures et ses gros muscles. Il va lui proposer un contrat pour encadrer l’initiation sado-maso (soft) qu’il lui réserve. Il va ensuite lui montrer deux ou trois trucs dignes d’un Marquis de Sade sous prozac. Et… c’est tout. Pourquoi tout ce foin? Parce qu’un éditeur a parié dessus. Mal publié, "50 Shades of Grey" serait sans doute resté du mauvais porno soft. Distribué dans les grandes surfaces et les aéroports, avec une jolie couverture arty, c’est devenu un sulfureux roman.

(Dissolution) planétaire

Ce qui fait le vrai prix de "50 Nuances" ce n’est donc ni son histoire, ni son traitement. C’est son succès. Aujourd’hui on ne dit plus d’une chanson qu’elle est bonne parce qu’elle vous reste en tête, mais parce qu’elle a fait 100 millions de vues. "50 Nuances" nous dessine une époque où le packaging a dépassé le contenu. Tout le monde s’en fout de l’héroïne et de ses envies d’exulter. La seule question est: "tu l’as lu (gloussements)?"

Casting Qui s’y colle?

Pour incarner le beau Christian Grey, on a parlé de beaucoup de monde. Le plus récurrent: Charlie Hunnam, star de la série pour bikers "Sons of Anarchy", également aperçu dans "Pacific Rim". Quelques semaines avant les prises de vue, il aurait été pris de doutes… Ce sera donc Jamie Dornan un acteur irlandais, ex-mannequin, remarqué pour son rôle de psychopathe taiseux dans l’excellente série BBC "The Fall". Mais qu’a-t-il été faire dans cette galère?

Pour jouer Anastasia, la fille de Melanie Griffith et de Don Johnson: Dakota Johnson. Hélas, elle n’a hérité ni du charme de son père, ni du sex-appeal de sa mère… Les deux tourtereaux ne se seraient pas trop bien entendu sur le plateau. Dommage: il y a deux suites au roman, et on se doute que les producteurs auront pris leurs précautions contractuelles…

 

À côté des romans autofictionnels "classiques" où Beigbeider nous narre son propre vrai passé dans la pub, il y a tous ceux où Monsieur et Madame Toutlemonde se racontent par le menu. Le sujet n’a plus d’importance, l’important est de se confier. L’apothéose c’est bien sûr Facebook, qui nous tend un miroir complaisant.

E.L. James, elle, son truc c’est la fanfiction. Ce courant littéraire qui permet aux fans – dans un monde où les héros sont franchisés – de se les réapproprier en prolongeant leurs aventures. E.L. James est fan de "Twilight". Sa spécialité: combler les moments entre les chapitres où on devine que Bella et Edward forniquent. Certains fans sont ravis. D’autres choqués. On lui demande d’arrêter ses publications. E.L. James décide de transposer tout cela dans un autre contexte où l’homme resterait dominant et initiateur. Le vampire immortel fait place à l’homme d’affaire richissime. "50 Nuances" est né.

Le degré zéro de l’écriture

Le seul vrai mérite du livre est celui de l’absolue naïveté. Celle de l’héroïne, mais aussi celle de l’auteur. On est loin ici d’Anna Gavalda, de Katherine Pancol et autres Marc Levy eux qui tentent de flirter avec de vraies phrases: construites, balancées, étudiées. Ici, le champ lexical est plus que réduit. Humour et psychologie sont presque absents. Le sentiment, une fois le livre refermé, une fois le film enfin fini, serait plutôt celui d’un vertige dû à l’indigence. Extraits. Chaque fois qu’on parle des doigts de Christian, ils sont "longs et fins". Chaque fois qu’elle jouit, Ana "éclate en millions de morceaux". Et chaque fois que le jeune homme veut impressionner la jeune femme il commande une autre de ses voitures de luxe pour aller faire un tour où il l’étourdira par sa vitesse…

Dakota Johnson incarne la jeune étudiante fragile et fascinée par les voitures et les muscles de Grey. ©Photo News

En fait, tout nous ramène au brillantissime sketch de Dany Boon: "Il faut lire". Son personnage, qu’on devine vaguement lobotomisé par la vie, nous explique livre à la main à quel point il est fasciné par la belle Cindy et sa "grosse poitrine", qui se font systématiquement prendre par Steve, sur la Ferrari. Pour avoir accès à ce concentré de civilisation, le personnage de Dany Boon a produit un effort surhumain: apprendre à unir voyelles et consonnes. Le parallèle des situations est stupéfiant, au point qu’on se demande si E.L. James n’aurait pas recopié des morceaux entiers de son chef-d’œuvre sur l’ersatz de Collection Harlequin brandi par Boon dans son sketch. Tout est dit…

Hausser le niveau

Faut-il faire de "50 Nuances" la preuve d’une fantasmagorie sexuelle féminine finalement aussi basique que celle du mâle? Sûrement pas. Si les femmes en sont réduites à projeter des images d’Epinal où l’homme de la pub Coca pourrait passer pour un grand esprit (il sourit, lui!) c’est sans doute que les hommes n’ont pas réussi à leur proposer autre chose. L’histoire du cinéma, pourtant, n’est pas avare de cas où une bonne petite domination de bon aloi pouvait se trouver complétée par un peu de psychologie, histoire de rajouter cette couche sémantique dans la séduction qu’on a toujours prétendu être l’apanage de ces dames. "Neuf semaines et demies" (Adrian Lyne, 1986) en est la preuve.

Sans doute n’avons-nous pas réussi à intégrer les acquis des années 70. La liberté sexuelle allait libérer nos esprits… Hélas, nous nous sommes laissés enfermer dans une nouvelle prison, non plus celle du matérialisme des années 60, mais bien dans celle des années 2000, où chacun fait bien attention de ne pas rire, de ne pas jouir trop fort.

Quelle échappatoire nous reste-t-il? Un artiste, un vrai, arrivera-t-il un jour à concilier libération des mœurs et très grand public? En attendant, il y a plus à en apprendre sur ce qu’est le plaisir – comment le prendre, comment le donner, dans "Belle de Jour" (Bunuel, 1967, d’après un roman de Joseph Kessel), où Séverine (Deneuve) ne devient une femme épanouie qu’après s’être donnée comme prostituée… Sans parler de certains textes dont 5 lignes valent mieux que les 344 pages de "50 Nuances", si nous voulons entrevoir les mystères du plaisir féminin. Relisons donc tous, et prenons en de la graine, "L’amant de Lady Chatterley".

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