Bigelow affiche toute la violence de "Detroit"

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Kathryn Bigelow ("The Hurt Locker") est l’une des seules femmes du gratin hollywoodien. Mais quand elle frappe, c’est plus fort que tout le monde…

"Detroit"

Note: 5/5

De Kathryn Bigelow

Avec John Boyega, Will Poulter, Algee Smith, Jacob Latimore Jason Mitchell, Hannah Murray, Jack Reynor…

Il est de ces films qui vous prennent et ne vous lâchent qu’après vous avoir fait rendre gorge. La salle ne laisse ressortir que des fantômes, fantômes heureux mais hagards d’avoir été happés par l’histoire, ouverts en deux, vidés, puis remplis de sons, de fureur, d’idées, d’images. "Detroit" est de ceux-là. La virtuose Bigelow, connue pour sa maestria à faire monter la tension nerveuse, trouve ici prétexte à son chef-d’œuvre.

Adieu les surfeurs survoltés de "Point Break" (1991), oubliées les visions futuristes de son excellent "Strange Days" (1995), dépassée l’adrénaline pourtant puissante de "The Hurt Locker", qui lui valu une pluie d’Oscars en 2010. Effacé, "Zero Dark Thirty", une reconstitution prenante mais sans vrai point de vue de la fin d’Oussama Ben Laden.

Detroit - Bande-annonce

Grâce à une mise en scène au cordeau, qui commence par mêler images d’archives et reconstitution, l’ex-Madame Cameron nous entraîne dans un tourbillon de personnages plus attachants les uns que les autres. Une jeune fille blanche et sa copine, venues s’encanailler dans le quartier chaud de la ville… Le séduisant chanteur d’un groupe a capella, empêché de se produire à cause des émeutes… Un jeune vigile muni d’un riot gun, obsédé par l’idée de garder la tête froide jusqu’au bout de la nuit… Mais aussi des policiers de Détroit, racistes jusqu’au bout des ongles, et dépassés par ces circonstances qui leur donnent un pouvoir inespéré… Leur point commun: se retrouver au même moment, au même endroit, l’annexe du motel "Algiers"… De là, un coup de feu a été tiré. En cette nuit moite où les esprits s’échauffent et cherchent à régler tous les comptes, un espace de non droit va s’ouvrir. Pire: les limites du bon sens et de la morale vont éclater.

La star, c’est le film lui-même

La star de ce film sans star, c’est le film lui-même. Jamais le spectateur n’aura éprouvé avec une telle évidence la guérilla urbaine et le désordre social, comme s’il en était le témoin oculaire. Bigelow joue avec les codes du film de suspense, voire d’horreur: qui sera la prochaine victime? Nous ne pouvons plus que nous identifier tour à tour avec le vétéran du Vietnam – qui pourrait neutraliser au moins l’un des bourreaux? ou avec le flic le moins ripou – qui pourrait se révolter? Le dégoût s’installe, la peur nous prend les tripes, et on ressent jusque dans les moindres détails cette violence qui remplit tout, cette violence capable de conduire à la guerre, capable de brouiller les cartes les plus profondément enfouies dans ce que nous pensions si naïvement être "nos valeurs". Nous, les bien-pensants qui sommes tellement au-dessus des malentendus qui accablent la jeunesse afro-américaine désargentée, celle qu’on qualifiait alors d’afro.

Comme pour tous les grands films, le sujet s’efface ici derrière le traitement, tellement celui-ci est dense, puissant. Et pourtant, le sujet n’est pas de ceux qu’on pourrait qualifier de prétexte: les émeutes de Détroit en 1967, troisièmes plus importantes de l’histoire américaine, dépassent une violence chorégraphiée à la Tarantino. Ici, c’est presque toute l’histoire de l’humanité qui trouve un écho: la Traite des Noirs est implicitement présente à chaque plan. Le racisme latent, au cœur du propos, existe dans la gigantesque caisse de résonance apportée par le film, qui montre à la fois les profondes racines du mal, et les insolubles problèmes que le futur devra surmonter.

Un tragique fait divers dans un motel devient sous nos yeux le symbole de la ségrégation, donc de l’esclavage, donc de la question morale la plus fondamentale de toute: l’homme n’est-il qu’un loup pour l’homme? Possède-t-il le fond de bonté établi par les religions? Ou n’est-il qu’un animal à l’instinct déviant, fait pour l’exercice sadique de son pouvoir sur les plus faibles?

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