chronique

Suis-je le dernier ou le premier?

Fukushima, quelques années après la catastrophe nucléaire: dans les villes et les campagnes désertées, plusieurs irréductibles continuent à vivre, au mépris du danger. Un film qui pourrait nourrir la réflexion sur la sortie du nucléaire…

La route s’arrête brusquement. On se croirait dans un film d’horreur avec des zombies. Plusieurs grilles métalliques barrent le passage, afin de dissuader les audacieux. Derrière la grille commence une bourgade. Les magasins sont déserts. Les verres sont encore sur les tables, témoins d’une vie qui s’est arrêtée en un instant seulement, comme à Pompéi. Les journaux s’envolent. Les gens vont revenir, certainement. Mais quand? Plus personne ne vit ici. Toute présence humaine serait suicidaire: nous sommes à une vingtaine de kilomètres seulement d’un lieu emblématique, connu dans le monde entier, et synonyme de mort. De mort, ou même de pire que la mort: l’irradiation atomique. Celle qui, invisible, inodore, incolore, s’immisce en vous et travaille lentement à une œuvre maléfique: la malformation de vos organes, et celle de vos futurs enfants. Ou des enfants de vos enfants… Oui, nous sommes à Fukushima.

©cdv films

Mais sur un chemin, une silhouette. Un vieil homme rentre chez lui. Autour de ses jambes s’enroulent une dizaine de chats. Au bout de ce chemin, une ferme, et dans cette ferme, celui que les médias japonais ont baptisé "le dernier homme". À une journaliste venue l’interroger – car aujourd’hui, on peut revenir ici, à condition de n’y rester que quelques heures – Monsieur Matsumara demande: "Est-ce que je suis le dernier homme? Ou est-ce que je suis le premier?". Car le doute n’est pas de mise: un jour, tous reviendront. Ce n’est qu’une question de temps…

Film posthume

Le temps, précisément, est au cœur de ce film contemplatif, mais tendu comme la corde d’un arc zen. Les plans fixes s’enchaînent, comme autant de pièces d’un puzzle qui n’apparaît que petit à petit. Pas d’interview. Pas de voix off. Mais les expériences de chacun, qui émergent au cours des rares discussions entre voisins, entre visiteurs, entre experts. Comme cette Allemande venue faire un tour avec un compteur Geiger, qui explique que si la radioactivité sentait mauvais, comme d’autres pollutions, il n’y aurait personne ici, et pour très, très longtemps. Ou comme cette femme âgée, qui préfère vivre chez elle et vivre moins longtemps, plutôt que de végéter dans les camps de transition où ses anciennes voisines meurent des suites de la dépression.

"La terre abandonnée" nous livre le portrait d’une zone sinistrée et celui d’une communauté humaine pour le moins atypique.

Au final, "La terre abandonnée" nous livre à la fois le portrait d’une zone sinistrée, et celui d’une communauté humaine pour le moins atypique, où on réapprend des gestes simples, après avoir été pratiquement détruits par excès d’une modernité d’apprentis sorciers. Une fable exemplaire, qui fonctionne comme un conte, et qui vous imprègne pour longtemps, tant elle vous raconte les choses sans vous les dire.

"La terre abandonnée" n’est pas n’importe quel film: c’est l’œuvre posthume d’un ingénieur du son belge, Gilles Laurent, mort dans les attentats de mars. Mais sans doute aurait-il voulu qu’on parle de son travail indépendamment des regrets liés à sa disparition. Voilà qui est fait.

Programmation du film et Hommage à Gilles Laurent à Flagey à Bruxelles du 12 octobre au 24 novembre.

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