"Toucher à Godard, c'est toucher à un totem"

©AFP

Peut-on (sou)rire du monstre Godard? Oui, répond Michel Hazanavicius, qui revisite le mythe après le cinéma muet avec "The Artist".

Pendant longtemps le nom de Michel Hazanavicius fut associé aux deux OSS 117: "Le Caire, nid d’espions" (2006), puis "Rio ne répond plus" (2009). Deux ans plus tard, il conquérait la planète avec son film muet ressuscité: "The Artist" triomphait aux Oscars (5 dont Meilleur acteur pour Jean Dujardin, Meilleur film, Meilleur réalisateur), puis aux César (six dont Meilleure actrice pour Bérénice Béjo), et au festival de Cannes (Interprétation masculine). Entre autres.

"Le redoutable"

Comédie | Cote: 3/5

De Michel Hazanavicius, avec Louis Garrel, Stacy Martin, Bérénice Béjo, Grégory Gadebois…

De retour à Cannes en 2014, Hazanavicius divisait la critique avec son "The Search", histoire d’amitié entre une correspondante de guerre et un jeune garçon sur fond de Tchétchénie à feu et à sang. Cette année, il renoue avec la recette qui a fait sa réputation: mélange d’humour, d’hommage, et de réflexion. "Le redoutable" nous conte le quotidien d’un certain Jean-Luc Godard, sur une année: celle où il épouse son actrice de "La Chinoise", la comédienne Anne Wiazemsky. Rencontre.

Vous faites des clins d’œil au style cinématographique de la Nouvelle Vague, mais sans excès…

La question de l’esthétique du film s’est posée très vite. Il fallait trouver un équilibre entre la citation et le fait d’emporter le spectateur. Si les ficelles sont trop visibles, cela crée une distanciation, on s’éloigne de l’histoire et des personnages, or moi j’ai besoin qu’on puisse être touché par eux.

La critique

Vanité de l’artiste engagé

1968. Au milieu de la révolte estudiantine, un homme parmi d’autres. Comme le Christ, il s’exprime par paraboles. Drôle et perpétuellement intelligent, il semble engoncé dans un physique quelconque, et son zozotement donne à sa logorrhée un caractère à la fois insupportable et hypnotique. Son nom: Jean-Luc Godard. Son statut: icône publique, depuis que son "À bout de souffle" a révolutionné le cinéma, 8 ans plus tôt. Godard participe aux manifestations, caméra au poing. Mais il n’y est pas tout à fait, car il est amoureux d’une jeune actrice qu’il vient d’épouser…

Toucher à Godard, c’est une très bonne idée, mais le faire sous la forme d’un film, c’est osé. En restant à l’écart de trop d’hommages visuels et des tics de montage de l’époque, Hazanavicius nous livre un film passionnant mais peut-être pas assez radical sur la Création, et sur l’art délicat, pour un artiste engagé, de concilier sa vie, ses idées, et sa vanité.

À Cannes, avez-vous ressenti une différence entre la critique internationale – plus bienveillante – et la critique française qui dit: on ne touche pas à la Nouvelle Vague, qui appartient au patrimoine national?

La critique internationale est plus décontractée, sans approche dogmatique. Dans la critique cinéphile française, il y a un petit débat, plus lié aux Cahiers du Cinéma. Autant Godard appartient au monde entier, autant le phénomène des Cahiers est franco-français. Pour eux qui se réclament de cette approche où l’auteur est roi, toucher à Godard c’est toucher à un totem. Les Cahiers, parmi d’autres, ont créé ce culte de la différence.

Comment résumer votre film?

Je crois que c’est une comédie, qui marche dans les traces de la comédie à l’italienne. C’est aussi une variation sur le cinéma de Godard, une variation libre, comme on peut faire des variations dans le jazz. Anne Wiazemsky, qui est l’héroïne du film et dont j’adapte le livre ("Une année studieuse"), m’a dit que j’avais transformé une tragédie en comédie.

 

N’est-ce pas aussi le portrait d’un artiste qui lutte avec lui-même?

Bien sûr. C’est un être en crise. En mettant la politique, et même la révolution au centre de son processus créatif, Godard s’oblige à passer au napalm tout ce qu’il a aimé, et tout ce qu’il a été. D’où le tragique.

Il a beaucoup de mal à concilier son discours avec la vraie vie…

Oui, il devient prisonnier d’un double discours. Le problème de la révolution c’est qu’elle doit être permanente. Il faut rechercher un état de destruction systématique. Godard a gardé ça jusqu’à aujourd’hui, ce qui a rendu sa vie assez compliquée. Sa vie et son œuvre.

Quand on fait du cinéma, on fait partie d’un processus économique. Donc c’est difficile parfois de concilier les idées qu’on veut faire passer et les moyens qu’on doit employer pour le faire.

Le redoutable (Bande annonce)

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