"Tueurs", un premier vrai polar francophone

©rv doc

Livre, BD, bande-son détonante… Film-événement de cette fin d’année, "Tueurs", un polar nerveux et violent, a bénéficié d’un déploiement marketing assez inédit pour un film belge francophone.

On vous en parle ci-contre, c’est un des événements cinématographiques de cette fin d’année. Ce mercredi sort "Tueurs", polar belge librement inspiré de l’affaire des Tueurs du Brabant, co-réalisé par un ancien malfrat repenti, François Troukens.

Mettant en vedette deux de nos acteurs les plus réputés, Olivier Gourmet et Bouli Lanners, il s’agit sans doute du premier vrai film dit "de genre" belge francophone. Dans le petit monde du 7e Art, on compte secrètement beaucoup sur ce polar costaud et nerveux pour modifier l’image du cinéma belge francophone, trop souvent cantonné à un cinéma d’auteur, élitiste, ennuyeux et déprimant alors que son alter ego néerlandophone produit sans complexes thrillers et films plus commerciaux.

Découvrez la bande-annonce de "Tueurs"

Piloté par Versus Production qui distribue le film en Belgique via sa filiale O’Brother, "Tueurs" a bénéficié d’un budget de 5 millions d’euros. Le projet a été financé à hauteur de 60% par la Belgique via les canaux habituels: plus de 1,1 million a été amené par le Tax shelter, 500.000 euros par Versus Production et près d’un demi-million par les fonds d’investissement régionaux Wallimage (300.000 euros) et Screen Brussels (180.000 euros).

"Ouvrir une école, c’est fermer une prison"

"École du crime"… C’est en ces mots que François Troukens qualifie la prison belge, en se basant sur son histoire personnelle. Enfermé très jeune pour avoir braqué son propre fourgon, c’est en prison qu’il est adoubé par ses pairs, et qu’il commence à fréquenter le grand banditisme. Aujourd’hui, Troukens est rangé des voitures. C’est pourtant "à l’intérieur" qu’il a conçu ses scénarios – après avoir obtenu une licence en lettresmodernes. Avec quand même un absurde retour (de 7 mois!) par la case prison pour avoir rencontré un certain Joey Starr, lui aussi ancien détenu… Depuis des années, Troukens milite, et chacune de ses interviews est un prétexte pour dénoncer, mais surtout pour proposer mieux. Comme cette initiative brésilienne où chaque livre lu octroie une remise de peine d’une journée… Ou son association Chrysalibre, qui milite pour que la culture puisse mieux pénétrer dans les prisons, faisant sienne la phrase de Victor Hugo: "Ouvrir une école, c’est fermer une prison." Syl.S.

Le Centre Cinéma et de l’Audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles (425.000 euros) et son pendant flamand le VAF (112.500 euros) ainsi que Proximus, RTL-TVI, sous forme de pré-achats, et quelques autres, ont également investi dans le film. Les 40% restants ont été amenés par la France, essentiellement par Canal + qui a injecté près de 1,5 million dans le projet, tandis que TF1 a été chargé des ventes internationales.

Pour que la mayonnaise prenne, "Tueurs" a bénéficié d’une campagne de lancement particulièrement bien huilée et plutôt rare dans le cinéma made in Fédération Wallonie-Bruxelles. La sortie du film s’accompagne en effet d’une série de "produits dérivés": livre, BD, bande-son… Il y a quelques semaines, François Troukens a ainsi sorti chez First Editions (groupe Editis) "Armé de résilience", un ouvrage autobiographique où il raconte son parcours, de braqueur à auteur réalisateur. Il a également scénarisé une BD publiée au Lombard, "Forban", dessinée par Alain Bardet et librement inspirée de son histoire. "François Troukens voulait que ces différentes œuvres, le roman, la BD et le film, sortent dans un espace-temps assez rapproché, afin que chacune se nourrisse de l’autre, raconte Jacques-Henri Bronckart, cofondateur de Versus Production, nous avons donc lancé une campagne multimédia avec le digital comme principale caisse de résonance."

C’est en effet par les réseaux sociaux (Facebook, Instagram…) que les producteurs et les distributeurs ont fait monter la sauce. D’abord en y postant bandes annonces, images et affiches du film. Ensuite, en distillant progressivement les morceaux de la bande originale. Celle-ci rassemble la fine fleur du hip-hop et du rap belge, soit douze morceaux dévoilés sur les réseaux à raison d’un par semaine. Avec en tête d’affiche Damso, qui signe le générique de fin, mais aussi Roméo Elvis, Cabellero, Jeanjass, Kobo, Hamza, etc.

5 millions €
C’est le budget du film "Tueurs". Un montant plutôt serré pour un polar aux nombreuses scènes d’action. 60% du budget est apporté par la Belgique, 40% par la France.

Quant à l’univers graphique de la com’ que l’on retrouve tant sur des affiches sauvages plaquées un peu partout dans le pays que sur le disque de la bande-son distribué par Universal, il est signé Sozyone, un artiste adepte du steet-art et de la culture graffiti, lui-même issu de la scène hip-hop bruxelloise. Enfin, une campagne de pub traditionnelle complète le dispositif.

"Tueurs" semble être né sous une bonne étoile. Le film a été présenté début septembre à la prestigieuse Mostra de Venise. Il a reçu de bonnes critiques dans la presse internationale, notamment dans Variety la bible du 7e Art à Hollywood, et a fait la couverture du "Film Français", le saint des saints pour les professionnels du cinéma hexagonal. Cerise sur le gâteau, par un curieux concours de circonstance, la "vraie" affaire des Tueurs du Brabant est ressortie en pleine campagne de promo du film.

Jacques-Henri Bronckart ne veut pas s’emballer. En Belgique, où le film sort dans une quarantaine de salles, il table prudemment sur 30.000 entrées. Mais en cas de succès, une spin-off sous forme de série télévisée pourrait être développée. Un projet d’ores et déjà à l’étude.

Critique |  N'est pas Michael Mann qui veut

"Tueurs" de François Troukens et  Jean-François Hensgens.

Une journaliste se gare dans le parking sous-terrain d’un centre commercial. Elle attend son contact. Une mystérieuse Porsche vient se garer à proximité. Rien ne se produit, jusqu’à une déflagration terrible. Des hommes cagoulés, armes au poing, s’engouffrent dans la voiture et prennent la fuite. La journaliste erre au milieu des décombres et des gens désorientés, lorsque les cagoulés ressurgissent et la descendent de sang-froid. Avant de disparaître…

Comme tout bon polar, celui-ci surfe sur les poncifs: un braqueur au grand cœur (Gourmet), qui jure à sa bien-aimée (Coesens) que cette fois ce sera son dernier casse – oui le tout dernier, c’est juré. À ses côtés, une bande unie comme les doigts de la main, qui met au point des stratagèmes urbains pour attaquer des fourgons blindés. Face à eux un flic "vieux de la vieille" qui le connaît par cœur (Lanners)… Ça ne vous rappelle rien? Mais si, nous sommes dans un "Heat" à la sauce wallonne. Gourmet/De Niro va affronter Lan-ners/Pacino. Et pourquoi pas? Sauf que n’est pas Michael Mann qui veut. Il ne suffit pas d’avoir une histoire qui tienne, il faut aussi ses petites choses indicibles – une phrase, un regard, un geste – qui nous permettent de pénétrer l’âme des protagonistes et de se sentir chez soi dans leurs tourments, fussent-ils de l’ordre du braquage.

Troukens et son complice Hensgens nous offrent de très belles images, une vraie ambiance, une musique qui sonne, des décors solides, un contexte passionnant (les tueurs fous du Brabant), et des acteurs honnêtement dirigés. On attend toutefois un peu longtemps que la subtilité psychologique trouve sa voie au milieu des séquences de poursuite, de confrontation, de trahison. Certes, on manie ici l’archétype. Mais être efficace ne doit pas rendre simpliste. Le polar n’est-il pas aussi le lieu de la tragédie, celle où tout est déjà écrit d’avance en lettres de sang, et qui permet donc d’apprécier comment le héros négociera son chemin sans retour?

 

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