interview

"Une société occidentale à bout de souffle"

La brillante Elisabeth Moss joue une journaliste américaine dans "The Square". ©rv

À l’initiative de L’Echo, le plasticien Pascal Bernier, connu pour ses "Accidents de chasse" et autres détournements, a vu "The Square", Palme d’Or à Cannes qui brocarde le microcosme de l’art contemporain.

"The Square" | De Ruben Östlund. Avec Claes Bang, Elisabeth Moss, Dominic West, Terry Notary | 4/5

Plasticien bruxellois né en1960, Pascal Bernier a fait l’objet de nombreuses expositions en Belgique et à l’étranger où son "désespoir enchanté", ironique et surprenant, fait mouche, comme avec les animaux pansés de sa série "Accidents de chasse" ou ses papillons naturalisés aux couleurs de chasseurs de la Seconde Guerre mondiale… Il nous a paru tout indiqué de le faire réagir à la Palme d’Österlund qui moque ce monde de l’art contemporain qu’il connaît bien.

The Square - Official Trailer

Le film décrit-il de manière réaliste le monde de l’art tel que vous le côtoyez?

Oui. Il se situe dans le registre d’un réalisme ironique. Le trait est parfois un peu forcé avec un effet comique… suédois. (Il sourit)

©rv

Met-il en scène des personnages ou des situations qui vous évoquent ceux ou celles que vous avez côtoyés?

Fatalement, oui. Les artistes sont une des catégories sociales et humaines traitées dans le film. Les directeurs de musée, les dîners mondains, et bien sûr le contexte d’une société occidentale à bout de souffle…

Avez-vous déjà vécu des scènes semblables à celles du film?

On m’a déjà volé mon portefeuille sans que je m’en aperçoive, en me distrayant. (Il rit)

Ce film vous paraît-il cracher dans la soupe ou la sert-il?

"Archétypal d’une classe moyenne supérieure éduquée, inconsciente de ses incohérences et dans sa bulle d’autosatisfaction."
Pascal Bernier
Plasticien

Ni l’un ni l’autre. Il pointe une "élite" culturelle, éduquée, raffinée, farcie de bonne conscience et de bonnes intentions. Le héros, un directeur de musée d’art contemporain, vit des événements qui exacerbent ses contradictions entre beaux principes et actes un peu minables. Le tout est décliné dans une suite de scènes dans lesquelles sont ébranlées les certitudes et la bonne conscience de ce directeur si politiquement correct, un peu archétypal d’une classe moyenne supérieure inconsciente de ses incohérences, jusqu’à ce que la réalité peu reluisante du monde de 2017 s’infiltre dans sa bulle d’autosatisfaction.

Hélas, le film manque d’intensité par une accumulation de scènes sans climax. Ça affaiblit le crachat et ça dilue la soupe!

"The Square" aborde-t-il la question de la valeur financière de l’art, privilégiée par rapport à sa valeur artistique?

Pas vraiment. Il aborde une vision plus globale de nos sociétés occidentales en 2017 à travers le microcosme d’un musée d’art contemporain, mais il ne s’attarde pas au détail du fonctionnement du marché de l’art.

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Recommanderiez-vous ce film à des collègues, des galeristes ou des directeurs de musée?

Oui, à condition qu’ils aillent le voir avec un œil de cinéphile et sans le prendre pour un documentaire sur l’art contemporain, ce qu’il n’est pas.

Ce milieu a-t-il de l’humour…

Le milieu de l’art peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui!

…ou se prend-il trop sérieux, ce qui peut le rendre drôle par son premier degré?

Se prendre trop au sérieux est toujours un excellent moyen d’être moqué!

La critique | Le roi est nu

Christian, la quarantaine, est un conservateur de musée bien de sa personne. Il fait partie de l’élite pensante et agissante, et on le devine d’une grande intégrité morale. Par exemple, malgré la séparation, il tient à passer du temps avec ses enfants. Mais aussi lorsqu’il choisit les œuvres, emblématiques, pleines de recherche et de partage, qui auront le privilège d’être accueillies dans son musée. Le jour où Christian se fait voler son téléphone portable, l’édifice commence à se craqueler. Se pensant toujours au-dessus de la masse, Christian va se mettre à harceler les habitants d’un immeuble où il sait que l’appareil se trouve détenu…

C’est une claque rafraîchissante, nécessaire, salvatrice que nous donne Ruben Östlund. Ce Suédois, qui physiquement ressemble fort à son héros, possède un goût prononcé pour l’autocritique de ce mâle dominant au centre de nos sociétés modernes.Déjà dans le savoureux "Snow Therapy" (Force Majeure), Prix de la Semaine de la Critique à Cannes en 2014, il faisait le portrait d’un père de famille bien sous tout rapport, mais qui avait le fâcheux réflexe, en vacances au ski, d’abandonner sa famille lors d’une avalanche. Il reprend ici l’idée d’un questionnement existentiel sur la lâcheté humaine, mâtiné d’un humour grinçant qui dénonce au passage un secteur où la vacuité a conquis une place de choix: l’art contemporain.

Le réalisateur se délecte à faire se répondre les grands principes qui ont cours au sein d’un certain milieu (très bien) payé pour jongler avec des concepts d’une magnifique indigence intellectuelle. Absence/Présence… Intérieur/Extérieur… Vrai/Faux… Le film joue avec l’abstraction (mal comprise et récupérée), jusqu’au malaise. Avec notamment cette séquence désormais culte où une journaliste (la brillante Elisabeth Moss, ex-"Mad Men" et "Top of the Lake") ne comprend littéralement rien à son discours sur les œuvres. Le discours est sans doute tout ce qui lui reste. Comme dans le conte d’Andersen (un autre scandinave): le roi est nu.

Sylvestre Sbille

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