À Alep, devant la caméra de Waad al-Kateab, les enfants meurent

Waad Al Kateab, à Cannes, en 2019. ©Marechal Aurore/ABACA

Pour le magazine Time, elle fait partie des 100 personnes les plus influentes de la planète. Pourtant, elle n’a signé qu’un seul film. Mais quel film! Avec "Pour Sama" (Emmy Award et meilleur doc à Cannes), Waad al-Kateab nous raconte toute la guerre de Syrie vue de l’intérieur.

Elle est très difficile à joindre ces temps-ci, Waad al-Kateab. Et pour cause: son film fait un tabac dans le monde entier. Même s’il est déjà sorti en salles dans de nombreux pays avant le(s) confinement(s), c’est à présent le tour de la VOD (comme chez nous, sur les sites Ciné Chez Vous et Sooner).

Mieux: la jeune femme de 29 ans est en train de devenir un symbole, et multiplie les actions tous azimuts. Conférences dans les universités, rencontre avec des ministres, et bien sûr son travail pour Channel 4, son allié historique. Car la journaliste syrienne habite dorénavant en Angleterre avec sa famille. Comment et surtout pourquoi est-elle devenue un symbole? Retour en arrière.  

Documentaire

«Pour Sama»
De Waad al-Kateab et Edward Watts

À voir en VOD sur les sites Ciné Chez Vous et Sooner

Note de L'Echo: 5/5

2013. Alors que l’armée des forces gouvernementales encercle Alep, les rebelles tentent pour beaucoup de quitter la ville. Mais pas Waad et son mari Hasma, jeune médecin. Déjà deux ans plus tôt pendant le Printemps arabe, ils avaient formé une auto-promulguée «équipe des premiers secours», qui se rendait sur les lieux de manifestation pour soigner les victimes de violence. Deux ans après, la question du départ ne se pose plus: trop d’amis sont morts, scellant leur engagement dans le sang. Trop de gens dépendent d’eux, dans l’hôpital de fortune qu’ils ont conçu. On ne reculera plus. On s’habituera au bruit des bombes, et aux gens qui meurent tout autour…

Waad ne lâche jamais sa caméra. Même si après un certain nombre de mois, on ne sait  même plus pourquoi on filme, mais on filme encore, comme un réflexe, un geste automatique. On filme comme on respire, pour exister, on filme pour survivre. Alors que Waad communique avec l’extérieur (et les plus grands média du monde relaient certaines de ses images postées sur internet), Hasma fait de même pour dire via Skype l’horreur médicale vue de l’intérieur.

L’effet est saisissant. Pas seulement à cause du sang, des larmes. Le spectateur a l’impression d’être projeté au cœur de la mêlée, là où tout se passe. Les actes. Mais aussi les décisions, les principes, la bravoure, la force morale. Comme si les héros de notre Résistance européenne avaient pu filmer leur quotidien de guerre, au milieu du chaos et de la pression grandissante, ne lâchant pas un instant la caméra.

POUR SAMA - Bande Annonce

Être une femme

En filigranes, se dessine l’autoportrait d’une jeune femme, puis d’une passionaria, puis d’une mère, et d’une journaliste. Tout se mélange dans le film, comme ça s’est mélangé dans la vie de Waad. Le même jour on peut apprendre qu’on est enceinte et descendre dans la rue pour filmer les corps mutilés de dizaines de jeunes hommes torturés par le régime, largués dans la rivière, et dont Hasma commence les autopsies. Le même jour, on peut sourire à la caméra parce qu’on prépare son mariage, et repenser à ses grands amis disparus dans une explosion la veille.

«Mon but, c’était simplement de témoigner, de montrer l’humanité autour de nous. Dans les médias on ne parlait plus que de mort, et j’avais peur que ça nous engloutisse», nous glisse-t-elle. «En tant que femme, j’avais accès à mes voisines, j’ai pu raconter l’intime. Montrer le quotidien des Syriens ordinaires, qui essayaient malgré tout de mener leur vie, avec philosophie, avec humour, avec ténacité, tout en luttant pour leur liberté.»

«Mon but, c’était simplement de témoigner, de montrer l’humanité autour de nous. Dans les médias on ne parlait plus que de mort, et j’avais peur que ça nous engloutisse.»
Waad al-Kateab
Cinéaste, journaliste et activiste

Le réel s’impose ici avec sa force à nulle autre pareille. Et défie les codes du film documentaire. Car quand on vous montre un enfant qui arrive blessé, le spectateur s’attend à ce qu’il vive malgré tout, car ça reste un film, et il faut espérer. Mais pas quand tu t’appelles Waad al-Kateab. Pas quand tu habites Alep-Est en 2014. Pas quand ton mari s’occupe du tout dernier hôpital de la ville, le tout dernier sur neuf, installé dans un immeuble anonyme pour échapper aux bombes russes qui visent les dispensaires pour démoraliser la population et l’obliger à déguerpir. Non, à Alep, en 2014, devant la caméra de Waad al-Kateab, les enfants meurent.

Sama veut dire "le ciel"

Et aussi les enfants vivent. Sama, ça veut dire «le ciel». Et Sama, un an à peine, ne baisse pas la tête comme tous les autres quand les bombes font vibrer tout Alep des centaines de fois par jour. Elle est née dans le bruit des bombes, et ça ne lui fait rien. Sama garde la tête droite et sourit à travers les bombes.

C’est cette certitude qui sert de colonne vertébrale au film, plus encore que la volonté de soigner, de rester: la certitude qu’on fait tout ça pour elle. Pour qu’elle sache qu’on n’a pas baissé les bras, et qu’elle était là.

Aujourd’hui, Waad vit en Angleterre. C’est là qu’elle a terminé son film, avec l’aide du réalisateur Edward Watts: il fallait choisir dans les 250 heures de rushs. C’est de là qu’elle pilote son association Action for Sama, qui milite pour que les hôpitaux soient épargnés par les bombes – alors qu’ils restent une cible tactique de premier choix dans bien des conflits. C’est en Angleterre aussi que Waad travaille. Que fait-elle, pour Channel 4, ces derniers temps?

Elle va là ou personne n’a très envie d’aller, pardi: dans les unités anti-Covid des grands hôpitaux. Elle y a trouvé une infirmière atteinte par le virus, qui lui raconte son combat. Ici, pas de sang partout comme à Alep autrefois. Mais la même urgence bienveillante dans l’œil de celle qui filme, et dont chaque image nous crie: «Vois, il faut que ça change».

Interview en anglais de Waad al-Kateab | TIME100 2020

Le film

Dans Alep encerclée, Waad tombe amoureuse du jeune médecin Hasma, se marie, est enceinte, donne naissance à une petite fille, Sama. À présent, les bombes de l’allié russe tombent régulièrement sur la ville, multipliant les victimes innocentes. Dans les caves d’un immeuble, Hasma décide d’installer un hôpital de fortune, devant la caméra de sa femme. Malgré les amis infirmiers volontaires qui tombent sous les bombes, malgré les enfants mourants qu’on leur apporte régulièrement, la vie continue, et Sama grandit…

Coup de poing

Chacune des 95 minutes du film comprend son lot de surprises, voire de coups de poing dans le ventre. Des enfants obligés de consoler leurs parents, du sang symbole de vie, du sang symbole de mort, de la peur, du désespoir, de l’injustice, mais surtout une foi qui déplace les montagnes. Sans jamais s’appesantir ni chercher à tirer les larmes, «Pour Sama» nous immerge en enfer, pour mieux nous rappeler que c’est après des choix a priori impossibles qu’on trouve encore la liberté.

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