Abel et la Belle

©Veerle Frissen

Unis dans la lumière comme à la ville, Fiona Gordon et Dominique Abel forment un talentueux couple qui pratique un burlesque décalé. Le duo, après avoir fait ses classes au théâtre, vient de signer son 4e long métrage en dix ans. Rencontre avec les auteurs de "Paris pieds nus", partenaires aussi prolixes qu’ils sont mutiques - ou presque - à l’écran…

Il est ingénieur commercial belge. Elle est canadienne, née en Australie, et a étudié le théâtre à l’université. Dominique Abel et Fiona Gordon constituent, depuis les années 80, un duo au comique visuel et poétique, qui se réfère à la fois aux clowns et aux pionniers du cinéma, un art dont ils s’emparent très tôt, en marge de leurs spectacles, avant de l’embrasser complètement depuis plus de dix ans. "Paris pieds nus", leur 4e long-métrage, évoque leur jeunesse, leur rencontre parisienne, à l’école de théâtre Jacques Lecoq.

Vous considérez-vous comme des comédiens ou des acteurs?

Fiona Ni l’un ni l’autre. Nous n’avons jamais joué pour d’autres: un peu comme si nous étions nos propres acteurs.

Dom Nous sommes plutôt des auteurs. Dans le burlesque, la tradition veut que le genre repose surtout sur le mouvement, chacun ayant sa propre manière de faire rire. On peut difficilement écrire pour un autre. Les Tati, Chaplin ou Keaton écrivaient pour eux-mêmes. Ils ont d’abord appris sur scène comment faire rire, avant de tricoter des histoires pour servir leur personnage… Et inversement, pour que leurs personnages puissent servir l’histoire. Souvent, il s’agit d’une écriture liée aux planches, un univers créatif développé au théâtre et transposé au cinéma.

Au départ vous êtes donc plutôt comédiens?

Dom Plutôt des clowns.

Fiona Même lorsque nous faisions du théâtre, ce n’était jamais en tant que comédiens, mais comme performers.

Dom Mais il existe toujours une part d’auteurs dans ce que nous faisons. C’est sans doute la différence entre un comique et un burlesque: un comique est un acteur ou un comédien qui a un talent comique et vient interpréter ce qui a été écrit et mis en scène par quelqu’un d’autre; un burlesque ou un clown prend la caméra et les décors, les couleurs, les découpages en mains, pour amener une œuvre.

©Veerle Frissen

Prenons un exemple: Pierre Richard, présent dans votre dernier film, pratique-t-il le burlesque à vos yeux?

Dom Oui. Mais il y en a d’autres qui, comme lui, écrivent et réalisent: le Géorgien Otar Iosseliani ou le Norvégien Bent Hammer, par exemple, sont de grands créateurs d’univers visuels. Mais j’en vois peu qui décrivent le monde à la fois avec humour et parti pris physique.

Et John Cleese?

Fiona Cleese utilise les types de ressorts que nous affectionnons et il développe une façon de jouer personnelle. Même lorsqu’il interprète un autre personnage, c’est quand même encore lui. Clown, on se sert beaucoup de soi-même, à l’inverse du comédien ou de l’acteur, qui composent plus un personnage.

Dom Un clown part toujours de lui-même.

Paris pieds nus - Bande annonce

À cause de l’aspect physique?

Dom On possède un physique dont on se sert. Mais le burlesque n’est pas forcément muet. Il se fait simplement qu’au début du cinéma, on ne pouvait pas rendre le son: ensuite sont apparus Tati, Harpo Marx…

Votre préférence va-t-elle au cinéma ou au théâtre?

Dom Les deux ont un côté passionnant. Nous avons commencé par le théâtre pour des raisons de facilité. Mais notre inspiration a toujours été puisée auprès des clowns du cinéma, même lorsque nous faisions du théâtre. Mais, débutants, le cinéma s’est révélé vite inaccessible: trop cher, trop de gens, trop technique. Nous avons donc opté pour le théâtre. Y existe un rapport avec le public qui est irremplaçable. Un contact physique un peu comme au foot… On s’installe dans la longueur, avec des moments de doute durant les spectacles, car ce que nous faisons est très physique. Cet aspect n’intervient pas au cinéma où il s’agit d’anticiper le rapport, les rires qu’il y aura, deux ans plus tard…

N’est-ce pas problématique?

"Il y a toujours un lien au tragique lorsqu’on rit."

Dom Si. D’où l’importance de l’expérience des planches, comme pour Tati. Grâce à cet acquis, nous savons plus ou moins où cela devrait rire... Le cinéma n’est pas un terrain différent, plutôt une écriture et une organisation autres.

Et puis au théâtre, tout est plus ramassé…

Fiona Disons surtout qu’au théâtre nous pouvons changer de rythme en fonction de la réaction du public. Tandis qu’au cinéma, nous rencontrons beaucoup de difficulté à installer une ambiance: a priori, les gens veulent que cela aille vite, surtout dans les comédies.

Tati se référait souvent à l’univers du cirque, son dernier film s’intitulait d’ailleurs "Parade". On sent aussi cette influence chez vous avec ce rire – me semble-t-il – de clown un peu triste…

Dom Le rire est toujours lié au tragique. Quand on rit, c’est parce qu’il y a un drame ou quelque chose qui nous touche. C’est une sorte de parade, on y revient… Nous parlons de ce qui nous touche dans la vie avec humour et autodérision. Nous ne sommes pas dans l’ironie, la parodie, mais plutôt dans le fait de dire: "Voilà le tragique de notre existence à nous. Voilà comment nous nous sommes personnellement maladroits." Après les gens rient, parfois par identification. Mais il y a toujours un lien au tragique lorsqu’on rit. C’est une manière de proclamer que nous les hommes sommes sacrément petits, perdus et maladroits…

Comme au théâtre, dans vos gags, il y a un processus d’installation. Vous êtes un peu les Peter Greeneway de l’humour: les évènements arrivent lentement…

Dom Oui, nous demandons à l’acteur, à son corps, de créer le rythme ou de ne pas le créer. Mais nous n’allons pas chercher un découpage, des zooms, des mouvements de caméra pour alimenter ce rythme. Ce que nous cherchons à voir c’est ce qu’un corps a à dire. La caméra est au service du corps, pas l’inverse. Regarder dans la rue les gens qui marchent, la position qu’ils prennent, observer l’interférence entre le corps et la parole nous passionne. La parole n’est qu’une petite partie du corps. On ne s’empêche pas de parler quand nous jouons, mais on ne s’y oblige pas non plus.

Cette lenteur est très osée dans un monde, notamment dans la comédie au cinéma, où l’on exige un rythme ininterrompu. Une attitude à contretemps, c’est le cas de le dire…

Fiona Comme les clowns l’ont toujours été. En fait, les clowns que nous sommes fonctionnent toujours sur le contretemps.

Dans les comédies efficaces, on ne sent pas l’inefficacité des êtres humains qui sont derrière.

Ce qui montre la profondeur de votre démarche. On n’est pas dans le zapping…

Fiona Le gag résulte d’une série de choses qui se sont passées avant. Nous cherchons une qualité de rire. Un rire d’empathie, qui ne soit pas juste une question de timing, mais qui demande qu’on connaisse le personnage, qu’on le sente.

Peut-on dire que c’est un humour bon enfant, au sens où c’est un rire émerveillé, un peu sucre d’orge?

Dom Pas à ce point-là, mais c’est vrai que notre travail se dispose toujours un peu comme une fable. Ce sont des archétypes. Nous ne sommes pas vraiment ancrés dans la réalité: c’est sans doute pour mieux parler des choses graves qui nous touchent que nous devons mettre un peu de poésie, de recul et d’imaginaire. En allumant la télévision à 20h, on y trouvera le tragique de l’humanité dans sa réalité. Mais si nous demandons à des auteurs d’en parler, c’est pour d’autres raisons.

J’aime bien qu’il y ait une sorte de prisme déformant ou que, comme dans une peinture qui décrirait la réalité, nous apportions notre imaginaire pour essayer de mieux parler ou de mieux dire.

Fiona En tout cas, nous espérons qu’il émane de ce que nous faisons une poésie sans que ce soit niais pour autant.

Dom Nous essayons d’être dans le sensible et pas dans la sensiblerie. En tout cas, le jeu clownesque touche certainement à l’enfance.

Votre premier but est-il de faire rire ou d’attendrir?

Fiona Personnellement, j’ai envie de faire rire, mais pas n’importe comment. Dans l’action, on ne pense pas au rire, plutôt à raconter une histoire qui nous touche. À l’intérieur de ce canevas, nous cherchons à faire rire. Nous avons sans doute aussi un sens de l’humour un peu décalé par rapport à d’autres.

Dom Faire rire pour pouvoir parler de ce que j’ai envie de parler ou sinon cela devient un message: et nous avons horreur du didactique. Nous devons nous amuser pour parler des choses qui nous touchent, à savoir la maladresse humaine que nous trouvons belle. La vie est parsemée d’un nombre incroyable de ratages.

"Paris pieds nus", au cinéma dès le mercredi 15 mars.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés