interview

Albert Dupontel: "J’essaie d’avoir accès à moi-même"

Albert Dupontel (à droite) est à la fois réalisateur et acteur dans "Adieu les cons".

Avec "Adieu les cons", Dupontel signe une fable, à la fois loufoque et terrible, sur la difficulté d’être.

Dans le PAF (paysage audiovisuel français), il fait figure d’électron libre, Albert Dupontel. Boulimique de sens et d’expériences, il pratique un cinéma très visuel dans la forme, et très libre dans le propos. Après avoir fait carton plein aux César 2017 avec 5 statuettes sur 12 nominations pour "Au revoir là-haut", il revient avec "Adieu les cons", l’histoire d’une coiffeuse condamnée par la maladie, à la recherche de sa progéniture partie pour l’adoption 20 ans plus tôt... Rencontre.

C’est une certaine Virginie Efira qui interprète votre Suze Trappet.

Au casting, Virginie ressortait très fort. Elle a ce lâcher prise que j’affectionne. Elle fait partie de ces actrices à la fois sexy, populaire et émouvante. Son interprétation est très intense. Elle possède l’apparence tout à fait crédible d’une Madame Tout-le-monde, mais qui serait en séduction sociale permanente. À cela s’ajoute la fragilité de quelqu’un qui est désespérément en quête d’amour.

Virginie Efira fait partie de ces actrices à la fois sexy, populaire et émouvante.

Vous accordez une importance capitale à la mise en scène.

Je suis quelqu’un de plutôt frénétique au quotidien et donc quand la caméra bouge, ça me passionne. Ce n’est plus le monde tel qu’il existe, c’est le monde tel qu’on le perçoit. Un mouvement de caméra, un montage, un axe précis vont me permettre de raconter des choses, il y a là une vraie sensualité. Je me souviens de plans dans des films que j’ai vus des années plus tôt. Je sais que c’est ce plan précis qui a provoqué chez moi tel ou tel sentiment, vertige, émotion. Je m’aide beaucoup de la grammaire du cinéma. Ensuite, il faut mettre l’humain au milieu de tout cela, l’acteur. Et voir si votre jolie petite machinerie tient le coup. Cette émotion avec les acteurs, c’est à la fois irrationnel et inquiétant. C’est toute une alchimie à trouver.

Je me souviens de plans dans des films que j’ai vus des années plus tôt. Je sais que c’est ce plan précis qui a provoqué chez moi tel ou tel sentiment, vertige, émotion.

Pour "Au revoir là-haut", on me dit souvent: "La scène de bataille a dû être particulièrement difficile..." Ce n’était pas difficile, je faisais péter les cartouches, j’avais 300 figurants, je m’amusais comme un fou. Non, le plus dur, ça a été la scène entre Niels Arestrup et Nahuel Pérez Biscayart, le père et le fils. Tout le film repose sur ce moment émotionnel. Si jamais les personnages n’étaient pas présents via les acteurs, j’étais foutu. Sur les trois premières prises, Niels en a fait deux extraordinaires. Là, il n’y avait rien de spectaculaire. Or c’était ça la véritable ambition du projet. La vie n’est pas une science exacte.

Dans "Adieu les cons", votre portrait de notre modernité est assez noir.

Je ne fais que commenter. Je ne pointe pas du doigt telle ou telle déviance. Je vais à La Défense, j’observe les cadres, ils sont tous sur leur portable avec des expressions atones. Si tant est qu’il y ait un message dans mes films, ce serait la difficulté de s’aimer dans notre monde, répressif et anxiogène. Et encore, je n’avais pas anticipé le Covid. Est-ce que c’est politique? Je ne sais pas. J’essaie juste d’avoir accès à moi-même. Tout est politique et rien ne l’est. Parler des gens, c’est politique. Regardez Chaplin, un grand cinéaste politique... Mais au fond il essaie de raconter la meilleure histoire possible. Il passe par le burlesque pour raconter le touchant, l’émotion, le vrai.

Si tant est qu’il y ait un message dans mes films, ce serait la difficulté de s’aimer dans notre monde, répressif et anxiogène.

Au milieu d’un monde du travail ridicule tellement il est déshumanisé, vous observez vos personnages avec bienveillance.

J’ai beaucoup de compassion pour ces gens-là. Les gens normaux. Simenon est en admiration devant les petites gens. Il pardonne aussi aux assassins. Dans les Maigret classiques, il compatit avec le coupable. Je conçois totalement cette façon de faire. Les méchants, il faut juste avoir l’intelligence de s’en protéger, mais ils ont une histoire, comme on en a tous une.

Votre prochain projet?

Je vais me frotter à ce qu’on appelle l’élite intellectuelle. Qui se croit brillante, mais qui n’est pas très intelligente et qui se trompe complètement sur le monde qui arrive. Ils n’ont pas été formés pour ça. Être intelligent, c’est s’adapter et là on ne voit pas beaucoup de gens qui s’adaptent. Les réponses sont simples, mais ils ne veulent pas démordre de leur schéma économique. Mais même s’ils sont pathétiques et prisonniers de schémas, il va falloir que j’aime mes personnages, que je les nourrisse.

Comédie dramatique

♥ ♥ ♥ ♥

"Adieu les cons"

De Albert Dupontel

Avec Virginie Efira, Albert Dupontel, Nicolas Marié...

Suze apprend qu’elle est condamnée: en tant que coiffeuse elle a utilisé beaucoup de sprays de laque, et ses défenses sont en train de céder. Mais avant de mourir, elle veut revoir son bébé: cet enfant qu’elle a eu sous X, 20 ans plus tôt. Le pire, c’est qu’avec l’aide d’un fonctionnaire suicidaire (mais geek) et d’un archiviste aveugle, elle pourrait bien y arriver...

Dupontel fait prendre une mayonnaise, à partir d’ingrédients a priori difficiles à émulsionner. Du burlesque à chaque situation, des personnages totalement improbables, des dialogues mitraillettes... Au final, voici dessiné à grands traits le portrait de notre époque: débilitante, technologisée jusqu’à la bêtise, mais où pourrait bien briller une dernière et magnifique étincelle de vie, avant la chute.

Bande-annonce "Adieu les cons"

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