Apocalypse Now, un voyage au bout de l'enfer

Marlon Brando et Francis Ford Coppola sur le tournage dantesque d’"Apocalypse Now". ©BELGAIMAGE

Avec "Fitzcarraldo" (Werner Herzog, 1982) et "Don Quichotte" (Terry Gilliam, 2018), "Apocalypse Now" fait partie de ces aventures de tournage tellement horribles qu’il a fallu un documentaire pour en exorciser les démons, et pour communiquer au grand public les risques que prennent certains réalisateurs avec leur santé mentale…

Philippines, mars 1977. Francis Ford Coppola ne sait pas encore que son film gagnera la Palme d’or deux ans plus tard. Il en est même loin, très loin. Pour l’instant, il aimerait simplement savoir: d’un, s’il est totalement ruiné (ou juste partiellement), de deux, si son acteur principal est encore vie, ou décédé pour de bon.

Car Martin Sheen vient de faire un malaise cardiaque, et le gros modèle. Il lui faudra au moins six semaines pour se remettre sur pieds. S’il se remet. Six semaines: on n’est plus à ça près. Déjà l’année précédente, l’ouragan Olga avait mis tous les décors par terre. On avait prévu 150 jours de tournage, en comptant large. Et 13 millions de budget. On arrivera bientôt à 238 jours. Et 30 millions. Ce qui fera dire à Coppola, lucide (enfin, par moments): "On a fait exactement comme les Américains ont fait au Viet Nam quelques années plus tôt. On est arrivés triomphants, on était trop nombreux, avec trop d’argent, trop de matériel, et petit à petit… on est tous devenus fous."

"Apocalypse Now" (Bande-annonce)


Les caprices de Marlon Brando

C’est sa propre femme, Eleanor, qui documente les moments clé du tournage avec une caméra 16 mm et un enregistreur. Des moments extrêmement précieux pour qui veut comprendre de l’intérieur comment un artiste peut perdre pied. Même si l’artiste en question est bardé de récompenses (9 oscars pour "Le Parrain" et sa suite), et considéré comme l’un des plus aguerris de la planète.

"On est arrivés triomphants, on était trop nombreux, avec trop d’argent, trop de matériel, et petit à petit… on est tous devenus fous."

Le titre du documentaire, finalement sorti en 1991, annonce la couleur: "Au cœur des ténèbres, l’apocalypse d’un réalisateur". On y voit un homme qui sombre, comme son héros. A cause des délais, du budget, de la maladie? Non, à cause de l’amitié trahie. Son ami et star, Marlon Brando, daignera-t-il rejoindre le tournage? Pour Coppola, qui lui a (re) donné sa chance avec "Le Parrain" après une période d’éclipse, Brando mettra-t-il enfin la pause à ses caprices de diva? Pendant des mois c’est "viendra, viendra pas". Coppola le confronte sans arrêt au téléphone. La supplique à elle seule ne pourrait convaincre un Marlon Brando. Et à l’agent de la star, Coppola tient un discours plus ferme, le traitant de tous les noms et lui rappelant que Brando a déjà reçu une petite avance de… un million de dollars.

Série "Les miraculés"
Ces chefs-d'oeuvre du cinéma qui auraient pu ne jamais voir le jour.

"Apocalypse Now", "Titanic", "Psychose", "Le Seigneur des Anneaux"… Ils font partie de notre ADN culturel. Pourtant, ils ont failli ne jamais être menés à leur terme. En cause: financements, droits d’auteur, divergences artistiques ou tournage dantesque. Retour sur ces films qui ont marqué notre époque… de toute justesse.

Déjà parus:

Lorsqu’il apparaît enfin, Brando refuse d’être filmé frontalement, se jugeant "peu à son avantage". Il a pris quelques kilos. Coppola, lui, en a perdu 40. Pour tenir le coup et calmer ses nerfs, il fume de la marijuana du matin au soir. Ce qui l’apaise pour un peu de temps… mais aiguise sa paranoïa. Brando lui dit: "Remplace-moi". Mais Coppola a déjà donné. Pour le rôle de Willard, il a envisagé successivement Jack Nicholson, Al Pacino, Robert De Niro, Dustin Hoffman et Steve McQueen. Avant d’opter pour Harvey Keitel, de tourner trois semaines avec lui, puis de bifurquer vers Martin Sheen…

Et puis il a d’autres chats à fouetter. Un exemple parmi cent: les avions de chasse loués à l’armée philippine doivent rester opérationnels. Donc chaque matin on les repeint aux couleurs de l’armée américaine pour les besoins du film, et chaque soir on efface tout.

Finalement Coppola obtiendra ce qu’il avait souhaité: une œuvre totale. Il intégrera même la folie fébrile du tournage à la matière organique, barbare, que dégage le film. Brando? Il le filmera dans le noir, ou plutôt dans une ambiance crépusculaire, zénithale, qui respecte les exigences de l’acteur, et invente en même temps une esthétique mille fois imitée depuis. Mais il fallait sans doute la stature d’un Coppola pour accomplir ce tour de force, et prouver que c’est bel et bien dans la contrainte que s’épanouit le génie.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect