Avec "American Sniper", Clint Eastwood livre un film intéressant

Encouragé par Bradley Cooper, qui devait au départ seulement produire le film, Clint Eastwood a accepté de tourner l’adaptation d’un best-seller. ©Keith Bernstein/WARNER BROS

Clint Eastwood nous livre un film intéressant car ambigu, avec un Bradley Cooper habité, en tireur d’élite partagé entre amour de la patrie et besoin de rester un être humain.

Il existe deux grandes sortes de films de guerre, et la différence est encore plus frappante lorsqu’il s’agit de films américains. D’une part ceux qui questionnent la guerre, et d’autre part ceux qui en font une sorte d’apologie sous-jacente, où la propagande à la sauce "Oncle Sam" n’est pas absente. La guerre du Viet Nam a ainsi vu s’opposer "Full Metal Jacket" ou "Apocalypse Now", à des films beaucoup plus basiques, où le valeureux GI était présenté comme une incarnation du Bien au pays du Mal ("We were Soldiers", "Hamburger Hill"…)

Idem pour la guerre en Irak, qui sert de décor ici. "Three Kings", avec George Clooney et Mark Wahlberg (David O. Russel, 1999) nous emmenait dans une errance où le jusqu’au-boutisme de l’ennemi était traité avec beaucoup d’intelligence et de réalisme. L’excellent "Greenzone" (2010) de Paul Greengrass, avec Matt Damon, nous montrait l’absurdité du mode opératoire des premières actions menées en Irak, avec notamment la recherche d’armes de destruction massive en fait inexistantes. Mais il y a aussi de nombreux cas où l’adrénaline est au rendez-vous, mais sans déboucher sur le moindre questionnement psychologique, philosophique, ou historique. "Zero Dark Thirty" (Bigelow, 2012), ou "Lone Survivor" (2013), avec Wahlberg encore, préfèrent titiller en nous une fibre patriotique, où les sentiments primaires se déchaînent.

"American Sniper"

Note: 17/20

De Clint Eastwood

Avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Kyle Gallner…

C’est à présent au tour de ce vieux crocodile de Clint Eastwood. Encouragé par Bradley Cooper, qui au départ devait seulement produire, il a accepté d’adapter un best-seller: les confessions d’un ancien sniper retraité. Le film est un succès énorme aux Etats-Unis: 320 millions de dollars de recettes. Mais où faut-il le placer? Un succès pareil, assorti d’une bande-annonce sans nuance, faisait craindre l’apologie d’une certaine Amérique qui croit encore à sa suprématie mondiale, économique et morale. Mais Eastwood livre en fait un film intelligent qui explore toutes les facettes de ces états où la guerre nous plonge: euphorie, militantisme, aveuglement, ivresse du combat, et finalement désillusion profonde.

Bande annonce "American Sniper"

Chris est un Navy Seal. À côté des Seals, les Marines passent pour de gentils amateurs. Après un entrainement humiliant juste ce qu’il faut, le voici en Irak, prêt à devenir un dur. Sauf que Chris ne va pas au contact de l’ennemi. Il reste sur les toits, à bonne distance. Car Chris est devenu sniper. Il "nettoie" les zones où ses confrères se déploient: soldat, femme, ou enfant, tout ce qui est identifié comme un kamikaze ou un ennemi doit être abattu. Après quelques semaines sur place, une certitude apparaît: l’homme est doué. Après 26 victimes, un surnom se met à circuler: "la légende". Chris est fier: il fait son devoir, pour ses camarades, et pour l’Amérique. Mais le retour à la maison est moins rose. Chris voudrait bien redevenir un homme, mais une part de lui s’y refuse. Au fond de lui-même, il reste cet animal étrange, dont les sens sont sans cesse en éveil, dont l’esprit ne se relâchera plus jamais. Il voudrait être un homme, il reste un soldat.

Encouragé par Bradley Cooper, qui devait au départ seulement produire le film, Clint Eastwood a accepté de tourner l’adaptation d’un best-seller. ©Keith Bernstein/WARNER BROS

Évidemment les dés sont pipés. Mais n’est-ce pas la moindre des choses, au cinéma? Le Chris Klyne du film semble bien plus subtil, plus tourmenté, plus humain que l’original, plutôt bigot, très patriote, et assez mono neurone. Et puis c’est un Bradley Cooper inspiré qui l’incarne, avec un regard sans cesse en déroute, sans cesse en doute, ce qui lui donne une l’épaisseur psychique que la fiction réclamait. La fidélité au groupe, la diabolisation de l’ennemi et la certitude d’agir pour le Bien, tout cela est montré plus subtilement que la triviale réalité du terrain exposée dans le livre.

Pour un cinéaste, il n’y a en effet rien de plus glissant qu’un salut au drapeau, ou qu’un appel aux armes. Eastwood le sait bien, lui qui a signé un "Flags of Our Fathers" bien monolithique, par rapport aux grands films tourmentés qu’étaient "Bird" (1988), sa poignante bio de Charlie Parker, "Million Dollar Baby" (2004), ou l’extraordinaire "Unforgiven" (1992). De très grands films où les hauts et les bas qui fondent nos vies sont observés avec beaucoup d’intelligence. Il s’en sort ici avec brio, notamment grâce aux séquences de guerre en Irak, qui nous immergent réellement dans la complexité de ce genre d’opérations. On regrettera cependant que la partie américaine soit plus classique, avec une femme au foyer sans grande épaisseur, alors que la part privée du héros eastwoodien était censée nous en dire autant que la part militaire. De même, les dernières minutes du film nous ramènent malheureusement à une pléthore de bannières étoilées, qui nivelle un peu la finesse du propos développé jusque là, malgré le feu et le sang.

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