"Billie" ressuscite Lady Day

Billie Holiday (vers 1950) ©Alamy Stock Photo

Billie Holiday. Elle est l’Icône. Elle est la Voix. Sous la légende, voici qu’émerge une personnalité complexe grâce à d’incroyables témoignages de première main. Fascinant.

Imaginez: Votre idole s’en est allée à la fin des années 1950, laissant derrière elle planer le mystère. Mais une autre femme, vingt ans après, a laissé un livre inachevé et des dizaines d’heures d’enregistrement – en partie inédits – qui vous attendent quelque part. C’est ce qui est arrivé au réalisateur de documentaire britannique James Erskine, avec la plus emblématique chanteuse de jazz du XXe siècle, une certaine Billie Holiday.

Documentaire

♥ ♥ ♥ ♥ ♥ 

"Billie"

de James Erskine

Disponible sur Sooner

Ils parlent d’elle. Avec un respect immense, mais aussi une franchise incroyable, sans doute mis à l’aise par cette jolie journaliste de l’autre côté du micro, Linda Lipnack Kuehl. "Ils"? Sarah Vaughan. Charlie Mingus. Count Basie. Tony Bennett.

C’est donc par la voix qu’on remontera le fil. Et à travers une autre femme, qui rencontre les proches pour l’écriture d’un livre qui ne paraîtra jamais. "Billie" ne s’encombre donc pas d’interviews classiques, statiques, mais entremêle les films de famille de Kuehl, les photos rares, les archives du FBI, les reconstitutions qui fleurent bon les années 40, la pellicule, les cendriers remplis, la bière, les arrière-salles et les petits matins. Mais aussi la pisse, le vomi, le sang.

La banalité de la violence

Car la violence suprême, dans le destin de Billie, c’est sans doute la banalité de cette violence. Elle quitte sa province et monte à New York seule, à 14 ans. Elle chante dans les troquets. On la remarque. Elle fait le trottoir, occasionnellement. "Quoi de plus normal?", nous disent ses contemporains. "Qu’aurait-elle fait d’autre?" À 17 ans, les salles s’agrandissent, la gamine impressionne. Elle fréquente les maquereaux, se fait payer des vêtements qui flashent, court le cachet, se fait taper dessus. La vie quoi…

Bande-annonce "Billie"

Parmi les témoignages, celui du producteur du siècle John Hammond, qui découvrira entre autres Bob Dylan, Leonard Cohen et Bruce Springsteen. En 1933, déjà, il fait enregistrer un disque à Billie Holiday. À travers lui, on comprend bien qu’à l’époque, maquereau constituait pratiquement la seule possibilité d’émancipation sociale d’un Afro-Américain. Toutes les autres voies étaient barrées. À part celle de musicien de jazz.

Cette violence sociale, profondément raciste, émerge du film dans un flot dégoûtant de réalisme. L’humiliation est partout, autorisée, encouragée, c’est l’arme principale du système blanc dominant. Les toilettes, les restaurants, les études? Interdits. L'élévation sociale? Impossible. La parole? Censurée.

Billie Holiday ne mange pas de ce pain-là. Le film lui dresse un portrait très frappant, mais sincère. Femme forte, fière, mangeuse d’hommes (et de femmes), croquant la vie, croquant la nuit, combinant tous les excès, drogue, alcool, médicaments. Avec toujours au fond des yeux, au fond de la voix un côté non pas blasé, mais lucide, comme revenu de tout.

"Une chanson, et comment elle la chante, va changer la musique américaine pour toujours. Elle va changer l’Amérique pour toujours."
Linda Lipnack Kuehl (1940 – 1978)
Journaliste

Une chanson contestataire

Au milieu de cette ambiance délétère, le génie. Un génie rimbaldien, qui vrille le cœur et pénètre dans la chair pour s’y lover, y grandir, y faire son nid. Quand "Strange Fruit" égrène ses accords, Billie Holiday devient à elle toute seule ce chœur antique qui chante toute l’Amérique. Celle où poussent d’étranges fruits sur les branches basses: les corps sans vie des gamins lynchés la veille.

Comme l’écrit Linda Lipnack Kuehl dans son journal: "Une chanson, et comment elle la chante, va changer la musique américaine pour toujours. Elle va changer l’Amérique pour toujours." On a quitté les clubs de Harlem devant lesquels la jeune Billie faisait le trottoir. En ce jour de 1959, quelques mois avant sa mort, elle reprend la chanson devant les caméras de la télévision nationale. La censure frappe une nouvelle fois. Qu’importe, l’émancipation est en marche.

"Strange Fruit" (1939), Billie Holiday

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