interview

Bouli Lanners: "On aurait voulu tuer la culture, on n'aurait pas fait mieux"

Bouli Lanners dans "Tueurs". ©Photo: Jo Voets/Versus

"Je ne dis pas que c’est volontaire. Peut-être que l’incompétence a suffi", ajoute l’enfant terrible du ciné. Pour la réouverture des salles et des scènes, le 9 juin, nous lui avons tendu la perche, dont il fait un bâton.

En attendant la sortie de son film écossais tourné en anglais («The Large»), et une rentrée bien dense en terme de tournages comme acteur (trois long-métrages dont le nouveau Dominik Mol), Bouli Lanners cultive son jardin – sur les hauteurs de Liège, bien entendu. Entre ses légumes et ses abeilles, il porte un regard sans concession sur l’activité humaine, millésime 2021. Mais au fond, qu’est-ce qui s’est passé?

Dans "Hippocrate" (pour l’instant sur Betv), vous jouez un médecin urgentiste. Quand on est de l'autre côté du miroir, ça change la perspective?

C'est une série avec des personnages et de l'aventure, mais qui parle aussi de l'effondrement du système de santé. J'y étais déjà très attentif, via le fonds Léon Fredericq (qui se bat pour financer la recherche médicale). On finira tous à l'hôpital, nous ou un de nos proches, donc essayons d’avoir un système qui fonctionne. Pour le tournage, on a passé un an dans cet hôpital où de l'autre côté de la porte battante, c’était les unités covid. Même si eux ont l'habitude de voir des choses trash, ce qui les a plombés, c'est le manque de personnel. Le métier n’a pas été revalorisé.

Il y aurait moins de vocations?

Non, voir des gens mourir, pour eux c’est toute l'année. Dans la série, on voit bien les protocoles qui sont là pour intégrer ça, émotivement. Ce qui manque, ce sont les moyens financiers, tout bêtement. Au CHU de Liège, au plus fort du covid, ils ont récupéré les lits des grands brûlés. Le matériel était là. Mais plusieurs lits n’étaient pas occupés faute de personnel. Sous Di Rupo, on a subi des coupes claires. Sous Michel, on est passé d'une indexation de environ 4% à 1,5... Ça, plus le fait de mettre des commerciaux à la tête des hôpitaux à la place des médecins, et tout s'explique… Vue l'activité humaine à l'échelle planétaire, cette crise était annoncée depuis 20 ans. On sait que d'autres épisodes du même type nous attendent. La leçon c'est qu'on ne peut plus mettre la société civile sous cloche sous prétexte d'une crise, non pas sanitaire, mais hospitalière.

INTERVIEW | Bouli Lanners (Hippocrate, saison 2)

Qu’est-ce qu’on aurait pu faire mieux?

On n'a pas encore assez de recul. Par contre, ce que ça a mis en évidence pour la Belgique, c'est que le pays ne fonctionne pas. On a créé un bazar beaucoup trop complexe. Pour gérer les affaires courantes, OK, mais quand une crise majeure s'invite, le pays se grippe. C'est hallucinant qu'on ne l’assume pas plus, on se retranche derrière la complexité des institutions pour masquer des failles béantes, la non communication entre les niveaux de pouvoir. Le fédéral pour ci, les provinces pour ça, on a eu des couacs en permanence. À partir de décembre 2019, l'OMS communique. Certains pays prennent des dispositions aussitôt. Nous, début mars 2020, le message officiel c'est «pas plus grave qu’une grippe», et «le masque, c'est risible».

Le pire c'est que pour masquer cette imprévoyance presque criminelle, on nous infantilise. «Faites ce qu'on vous dit, cherchez pas à comprendre». Comment des gens pareils vont-ils gérer une crise plus grave? Imaginons une crise nucléaire de niveau 6 ou 7, ça peut arriver, avec exode massif d'une population, on a deux ou trois heures pour réagir. Ici, on a eu 4 mois, avec pratiquement aucune action. Ce pays ne marche pas. Le constat est terrible.

"Sous Di Rupo, on a subi des coupes claires. Sous Michel, on est passé d'une indexation de environ 4% à 1,5... Ça, plus le fait de mettre des commerciaux à la tête des hôpitaux à la place des médecins, et tout s'explique…"
Bouli Lanners
Comédien et réalisateur

Le blocage complet et prolongé des arts et de la culture, ça vous inspire quoi?

Est-ce que c’est du mépris, de l’incompétence ou autre chose? Pour moi ça reste un mystère. Est-ce que c’est juste un déni du rôle de la culture, ou la volonté de mettre en panne un outil qui amène à la réflexion? Mettre la culture au pas? Je ne comprends toujours pas. On nous a permis de tourner dans des films où les comédiens ne sont pas masqués et sans distances de sécurité. On permet à la machine économique de fonctionner – l'art en tant qu'industrie. Aujourd’hui, on peut même se demander si on n'a pas préparé un krach. Avec cette offre beaucoup plus importante que la demande, il y a une bulle, forcément le secteur culturel va se planter. On aurait voulu tuer la culture, on n'aurait pas fait mieux. Je ne dis pas que c'est volontaire. Peut-être que l'incompétence a suffi.

Le comédien et réalisateur Bouli Lanners. ©BELGAIMAGE

Pendant 6 mois, il n’y avait plus aucun discours politique, juste du silence…

Comme si on nous disait: la culture, c’est un outil pour produire. Pas pour penser, distraire, réfléchir. Vous pouvez travailler et vous taire, arrêtez de ressentir. La culture est partout, tout le temps, pourtant on a fait semblant qu'elle n'était nulle part, jamais. Pendant des mois.

Vous adaptez pour le cinéma le roman de Serge Joncour, "Nature Humaine" (Prix Femina 2020). Pourquoi ce choix?

Jusqu’à présent, il n’y avait rien de politique dans mes films, je traitais les problèmes existentiels de mes personnages. Ici, ça rejoint mes convictions sur l’écologie, parce que ça raconte toutes les mauvaises décisions prises concernant l’agriculture sur des décennies. Comment on a cassé le lien séculaire, pour arriver à la mal bouffe et aux autres catastrophes.

"Bloquer la culture, est-ce que c’est juste un déni de son rôle, ou la volonté de mettre en panne un outil qui amène à la réflexion? Mettre la culture au pas? Je ne comprends toujours pas."
Bouli Lanners
Comédien et réalisateur

On annonce la fin du nucléaire en Belgique, une bonne nouvelle?

Il faut élargir le débat à l’énergie au sens large. Si on veut résoudre l’équation, il y a un élément à introduire d’urgence, c’est la décroissance. D’abord, il faut arrêter de faire fantasmer les gens en leur disant que le nucléaire c’est propre et que ça va leur permettre de consommer comme on consomme aujourd’hui. Il faut arrêter de confondre le PIB ou la croissance avec la santé économique d’un pays. Tant qu’on associera le bonheur à l’idée de posséder et de dépenser, ça continuera. Ce mythe d’être heureux uniquement en dépensant, c’est une idée très nouvelle par rapport à l’histoire humaine. Il faut lui tordre le cou le plus vite possible.

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