Cannes annonce sa Sélection officielle

Même sans son tapis rouge, le festival fantôme reste surpuissant. ©AFP

Même annulé, Cannes fait la pluie et le beau temps. Et tant mieux: le milieu a absolument besoin du label cannois pour lancer les films d’auteur les plus attendus de l’année…

Le climat général est enfin à la reprise. En France, la date est connue depuis une semaine: le lundi 22 juin, les 2000 cinémas du pays sont invités à rouvrir, avec des règles sanitaires encore partiellement à définir. En Belgique, le CNS vient de l’annoncer: ce sera pour le 1er juillet. En attendant le feu vert, certains exploitants ont souffert. D’autres en ont profité pour faire quelques menus travaux, et pas seulement d’ordre sanitaire (comme le complexe Kihuy, racheté par Imagix en 2018, qui a refait entièrement peau neuve).

Venise maintenu, Cannes délocalise

De son côté, le festival de Venise a annoncé que les dates prévues (du 2 au 12 septembre) étaient maintenues. Et les tournages reprennent petit à petit. Dans ce contexte, le cas de Cannes est particulier. Le poids du "plus grand événement culturel de la planète" est tel qu’on ne peut tout simplement pas s’en passer. L’incontournable Marché du Film – qui pèserait pas loin du milliard d’euros – se tiendra fin juin en ligne. Et certains films sélectionnés seront projetés un peu partout à travers le globe dans des enclaves "Cannes hors les murs" (Toronto, San Sebastian, New York ou encore Busan en Corée du Sud). Tout ça ne suffit pas à Thierry Frémaux, délégué général, qui a donc sorti de son chapeau l’idée d’une Sélection officielle, annoncée hier en grande pompe sur Canal+. 56 films pourront se prévaloir de la précieuse estampille "Cannes 2020".

Ce label donne une aura au festival empêché, mais il est surtout vital dans la stratégie de sortie d’un film.

Une coquetterie? La marque d’un égo démesuré? Pas du tout. Ce label donne une aura au festival empêché, mais il est surtout vital dans la stratégie de sortie d’un film (voir encadré). Les frères Dardenne l’ont déjà souvent évoqué: un film possède une aura. Elle sera très différente si l’œuvre a eu les honneurs d’une sortie en salles, qui la "charge" dans l’inconscient du public. De même une sélection cannoise apporte son lot de magie. Pour le grand public, il existe en effet la Palme d’or, et "le reste" – car les prix secondaires ne sont pas toujours très identifiés. Par contre "être passé par la Croisette" n’est pas anodin. Cannes: on en est, ou on en n’est pas.

And the winner is…

Au total, Frémaux annonce donc 56 films (sur 2067 visionnés issus de 146 pays), dont 21 films français, 16 films de réalisatrices et 15 premiers films. Voici quelques "heureux élus"…

Wes Anderson, avec "The French Dispatch", l’histoire d’un journaliste américain installé en France (comme Anderson), qui convie ses amis et collègues à publier leurs aventures dans son journal. Un casting 5 étoiles: Timothée Chalamet, Edward Norton, Tilda Swinton, Léa Seydoux, Willem Dafoe, Bill Murray, Benicio Del Toro, Owen Wilson… 

56
films sélectionnés
La Sélection officielle de Cannes comprend 56 films, dont 21 films français, 16 films de réalisatrices et 15 premiers films.

Thomas Vinterberg, avec "Another Round" ("Druk"), qui nous raconte le pari fou de quatre profs curieux de voir les effets positifs de l’alcool sur le quotidien, et qui font l’expérience de s’imbiber volontairement. Avec Mads Mikkelsen. Vinterberg avait remporté le Prix du Jury 1998 pour "Festen", et Mikkelsen le prix d’interprétation masculine pour "La chasse".

François Ozon, avec "Été 85", qui nous embarque dans une virée adolescente à la fois échevelée et destroy en Normandie. Avec Valéria Bruni Tedeschi, Melvil Poupaud…

Maïwenn, avec "ADN", qui marque le retour de l’actrice-réalisatrice vers ses racines algériennes. Avec Maïwenn, Louis Garrel… Précédent cannois: Prix du Jury pour "Polisse" en 2011.

Cannes en chiffres

– 4e événement le plus médiatisé au monde (après le Mondial, les J.O. et le Tour de France)

- 80.000 festivaliers, dont 14.000 professionnels, parmi lesquels 4000 journalistes spécialisés…

20 millions de budget de fonctionnement

200 millions de retombées en moins de 15 jours, rien que pour la ville de Cannes

– 4000 films projetés, dont une vingtaine en sélection officielle

 

Après avoir mentionné les nouveaux films de Steve McQueen (qui avait triomphé aux Oscars avec "Twelve Years a Slave") et de Jonathan Nossiter ("Mondo Vino" en 2004), Thierry Frémaux présente avec fierté plusieurs comédies – qui brisent avec les habitudes cannoises. Laurent Lafitte, pour son premier film de réalisateur, "L’origine du monde", l’histoire d’un homme dont le cœur s’arrête très mystérieusement. Avec Laurent Lafitte, Karin Viard, Nicole Garcia, Vincent Macaigne.

Au rayon des premiers films d’acteur, citons également "Falling" de Viggo Mortensen: un homme très conservateur quitte sa ferme pour rejoindre son fils gay à Los Angeles. Avec Viggo Mortensen et Laura Linney.

Au rayon "talents belges", le nouveau Lucas Belvaux, "Des hommes", qui s’intéresse à des anciens de la guerre d’Algérie. Encore un casting de feu: Gérard Depardieu, Catherine Frot et Jean-Pierre Darroussin.

On sait que certains ont d’ores et déjà opté pour un report à Cannes 2021, comme "Benedetta" de Jan Verhoeven avec Virginie Efira en nonne.

Au niveau des absents, on sait que certains ont d’ores et déjà opté pour un report à Cannes 2021, comme "Benedetta" de Jan Verhoeven avec Virginie Efira en nonne. Pour les nouveaux films de Sofia Coppola ("On the Rocks"), ou de Nanni Moretti, un temps pressentis pour Cannes, ils ne font pas partie de la liste: sans doute les verra-t-on à Venise (verdict fin juillet). 

Est-ce que cette initiative "Sélection officielle" restera dans les annales, en l’absence de réel palmarès? L’avenir nous le dira, mais c’est fort probable. "Six pieds sous terre, disait Brel à son ami Jojo, tu chantes encore". Même annulé, le festival fantôme reste surpuissant.

Vendre un film: comment ça marche?

Quand vous vous asseyez confortablement au cinéma, le film que vous vous apprêtez à découvrir est déjà passé par plusieurs mains, depuis sa finition par le réalisateur et le producteur. Principalement le vendeur international (qui démarche les distributeurs de tous les pays) et le distributeur proprement dit, qui sort le film dans un territoire donné (en Belgique, citons par ex. Cinéart, Imagine ou September Films). Pour eux, le blanc-seing cannois n’est pas anodin. Car après plus de 125 ans, on ne sait toujours pas avec précision ce qui fera le succès d’un objet de cinéma. L’important, donc, c’est de ne pas rater le coche. Traduisez: ne pas louper «le» film porteur, parfois discret, qui va servir de locomotive et assurer le résultat de toute l’année. Au contraire de métiers où chaque article proposé assure plus ou moins la même marge (pour peu qu’il soit vendu), au cinéma prévaut un phénomène non pas de loterie, mais de «magie», de «sauce qui prend», de «coup de foudre inexplicable avec le public». Et ce film-là, il ne faut surtout pas le gâcher en le sortant mal.

Pour bien sortir un film, il faut avoir de la chance (la météo) mais aussi avoir du flair pour le positionner: la même semaine qu’une grosse pointure pour profiter de l’effet d’aspiration? Dans les multiplexes ou dans les petites salles? En combien de copies? En communiquant sur les acteurs ou sur l’histoire? Avec plutôt de la pub, des réseaux sociaux, des stars qui mouillent leur chemise sur les plateaux de télévision? Ou en visant le long terme et le sacro-saint bouche-à-oreille? Tout cela est une mayonnaise très finement dosée, qui doit prendre… ou pas. Parmi les nouveaux ingrédients à utiliser: le label accordé par un festival qui… n’a pas eu lieu. Mais quel festival!

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés