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interview

Céline Sciamma: "Toute ma vie, je me suis demandé comment était ma mère à mon âge"

Joséphine et Gabrielle Sanz dans "Petite Maman".

Après le triomphe de "Portrait de la jeune fille en feu", la réalisatrice Céline Sciamma offre le très subtil "Petite Maman". L’occasion de parler avec elle du monde des enfants, des secrets et du deuil.

Après la mort de sa grand-mère, une petite fille rencontre sa mère au même âge. Tel est le corps de la nouvelle œuvre de Céline Sciamma. Une réalisatrice qui pense que tous les films sont politiques, qui ne fait pas tourner des stars mais adorerait travailler avec Omar Sy et pense que sa prochaine réalisation pourrait être destinée au petit écran.

Votre film démarre sur un "au revoir", ce qui n’est pas banal. C’est un peu comme si vous vous étiez mis la tête à l’envers. Emir Kusturica m’a dit que parfois, il vaut mieux se mettre la tête à l’envers pour voir le monde. Êtes-vous d’accord?

Oui, sauf que pour moi, c’est ma façon de mettre ma tête à l’endroit. D’où je pars et qui je suis me donnent le sentiment d’être tout le temps la tête à l’envers par rapport au monde. Et peut-être que retourner les gens, plutôt que moi-même, ne m’est pas une position difficile. Cette idée de scénario m’est apparue dans une simplicité absolue comme si je n’avais pas eu à la chercher. Par contre, ce que j’ai dû chercher c’est comment retourner les spectateurs pour les mettre dans un "à l'envers" qui serait le nouveau "à l’endroit". Et leur offrirait une nouvelle perspective.

Comment vous est venue cette idée de la petite fille de huit ans qui fait la connaissance de sa mère au même âge?

Comme une image, celle de deux petites filles qui fabriquent une cabane. Je me suis dit: "C’est une mère et sa fille au même âge."

C’est une curiosité éternelle que celle de comprendre ses parents. Se demander ce que nos parents nous ont transmis de leur enfance est une question très commune.
Céline Sciamma
Réalisatrice

Ce n’est pas parce que vous vous êtes demandé: "Comment était ma mère à mon âge?"?

Évidemment, je me le suis demandé toute ma vie! C’est une curiosité éternelle que celle de comprendre ses parents. Se demander ce que nos parents nous ont transmis de leur enfance est une question très commune. Certains ne veulent pas savoir, d’autres sont obsédés par cela.

Les deux petites filles ont deux jeux de prédilection: la construction et l’embellissement de la cabane, d’une part, et la construction d’une pièce de théâtre à plusieurs personnages, d’autre part. Dans lequel de ces jeux, vous retrouvez-vous le mieux?

Le petit théâtre commun. Ce jeu qu’on prend très au sérieux. Enfant, je jouais à ça avec ma sœur et mon frère. À dix ans, j’ai imaginé une enquête criminelle. Et cette fois, je l’ai imaginée de manière professionnelle.

Bande-annonce "Petite Maman"

Dans une note d’intention, vous expliquez que les enfants ont connu un flot impressionnant de crises et d’épreuves collectives ces dernières années et qu’il vous semble vital de les inclure, de leur donner des récits. D’où ce film?

Exactement. Et je voulais aussi faire un film sur le deuil. J’en avais eu l’idée il y a longtemps, mais lors du premier confinement, alors que nous étions en période de deuil collectif, j’ai pensé qu’il fallait faire ce film rapidement. Et prendre les enfants très au sérieux. Il n’y a pas eu de parole officielle à leur intention. Alors qu’ils ont été soupçonnés d’être des agents contaminants et qu’ils ont eu peur d’attraper la maladie. Les enfants, qui ont déjà vu le film, parlent beaucoup du deuil de la grand-mère. C’est souvent ce qu’ils connaissent dans la vie et qu’ils redoutent.

Ma réputation, c’est d’être cérébrale mais ce n’est pas pour cela que je sais tout. Les secrets, c’est souvent des choses avec lesquelles on est obligé de vivre seul.

Dans "Petite Maman", l’une des petites filles dit: "Les secrets, ce n’est pas qu’on ne veut pas les dire mais qu’on n’a personne à qui les dire". Glissez-vous, dans chacun de vos films, quelques-uns de vos secrets?

Oui, c’est sûr. Il y a toujours deux niveaux de secrets qu’on met dans les films. Il y a celui qu’on met et plus ça va, plus je le dis. Ici, le personnage de la grand-mère est complètement inspiré par la mienne. Le décor est calé sur le sien. C’est la première fois que je travaillais avec un fantôme. C’était mon secret, le cœur personnel du film. Et, en même temps, je le dis. Et puis, il y a le secret que le film vous révèle à un moment. Ma réputation, c’est d’être cérébrale mais ce n’est pas pour cela que je sais tout. Les secrets, c’est souvent des choses avec lesquelles on est obligé de vivre seul.

"Petite Maman" parle du deuil, comment on le vit, dit et partage. Pourtant, il n’est jamais larmoyant. Parce que vous ne vouliez pas verser dans ce registre?

Alors, si, mais pour moi, les larmes, elles doivent être dans la salle. Je travaille plutôt aux larmes des spectateurs. Et encore plus quand je travaille, comme ici, avec des enfants. Parce qu’on n’est pas aux émotions des personnages.

Drame

"Petite Maman"

De Céline Sciamma, avec Joséphine et Gabrielle Sanz, Nina Meurisse, Margot Abascal et Stéphane Varupenne

Note de L'Echo: 4/5

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