Chez Pixar (sauce Disney) l'envers du décor est un peu lisse

Avec "Inside Pixar" (dont 5 films de 10 minutes sont déjà disponibles sur Disney+), Disney entend nous révéler les secrets de fabrication de son fleuron, acquis en 2006 pour 7,4 milliards. Une visite guidée agréable, mais au discours un peu trop bien rodé...

Depuis la fin des années 90, une aura s'est développée autour de la firme à la petite lampe, grandement étayée par le livre d'Ed Catmull: «Creativity, Inc.», où le cofondateur nous explique comment gérer au mieux une équipe, et booster la créativité. À Emeryville, Californie, règne donc une ambiance du tonnerre, où l'intelligence collective est favorisée entre les employés – disons plutôt les joyeux collaborateurs. L'organisation du bâtiment prévoit qu'on se croise, qu'on se parle, dans un esprit de partage des idées, hautement favorable au développement de la boîte.

Série documentaire

«Inside Pixar»

On a l'impression que c'est cette thèse que Disney entend illustrer ici: tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, nos films nous ressemblent, ou plutôt nous ressemblons à nos films. Pour preuve, cette grande cantine ouverte où la lumière filtre à travers les arbres pour caresser doucement le visage d'un dessinateur qui crayonne. On se croirait presque dans... un film de Pixar, ou plutôt de Disney – tant on croit reconnaître, dans cette initiative débordante de bons sentiments, la patte du propriétaire des lieux.

Commençons avec Kemp Powers (scénariste du prochain opus, «Soul», sur la plateforme le 25 décembre), qui nous raconte comment, en tant qu'Afro-Américain, on lui a demandé de mettre sa patte personnelle au héros – un musicien de jazz dans la quarantaine. Notamment via une séquence chez un barbier, où Kemp Powers a pu s'en donner à cœur joie quant aux usages liés à la capillarité afro, tout en restant le plus fidèle possible à sa culture.

Le deuxième épisode nous présente Deanna Marsigliese, fan absolue de la mode des années 40 et 50, au point de s'être conçu un total look très personnel, auquel elle ne déroge pas. Quand Edna («Les indestructibles») doit concevoir un défilé, c'est bien sûr à Deanna qu'on s'adresse... Et quand il faut partir en repérages en Italie pour un nouveau projet, on fait appel à elle car elle a des origines italiennes...

On dirait parfois le power point trop sage d'un premier de la classe qui a voulu rendre un travail le plus (politiquement?) correct possible.

Vous l'avez compris, on nous présente ici un produit passionnant – car on comprend réellement comment fonctionne le studio, stade après stade, et département après département. Mais on dirait parfois le power point trop sage d'un premier de la classe qui a voulu rendre un travail le plus (politiquement?) correct possible. Le spectateur se réjouit de savoir que les minorités sont représentées, et appelées à s'exprimer. Ou qu'on peut s'habiller comme on veut, et que la maison reconnaît les particularismes. Mais pour notre œil européen, cela induit une sorte de ségrégation à l'envers:  Kemp Powers sera-t-il encouragé à parler de tout autre chose que de sa communauté?  Deanna Marsigliese ne pourrait-elle se projeter dans un univers à l'opposé de l'image hyper référencée qu'elle projette au premier abord?

Inside Pixar | Official Trailer | Disney+

Avec les meilleures intentions...

Les bonnes intentions se poursuivent: l'épisode 3 nous dépeint le programme mis au point pour permettre aux métiers plus techniques d'accéder au stade de l'expression via des courts métrages (SparkShorts). Comme Steven, ce directeur de l'animation, gay, qui va proposer une variante sur son coming-out... Puis vient le tour de Jessica, une responsable du scénario, qui a conçu un logiciel pour pointer le manque de parité masculin/féminin – sensible jusque dans les objets humanisés (les voitures de «Cars»). Une excellente idée, qui va permettre de corriger le tir. On termine avec Dan Scanlon, réalisateur de «Onwards» («En avant») qui confie s'être creusé longuement la tête pour en sortir ce que le studio espérait: quelque chose d'authentiquement personnel – le trauma dû à la disparition prématurée de son père quand il avait un an (l'argument du film).

Mais ces petits films très bien réalisés posent en réalité une question qui fait débat: la légitimité comme seule porte d'entrée à la création.

Vouloir être dans l'air du temps, c'est très bien. Montrer qu'on se soucie des Afro-américains, des femmes qui s'habillent avec recherche, de la parité, des homosexuels, et des gens qui ont souffert... Mais ces petits films très bien réalisés posent en réalité une question qui fait débat: la légitimité comme seule porte d'entrée à la création. Faut-il absolument être égyptien pour aimer les pyramides? Pour en construire? Pour les commenter? N'est-ce pas autant enfermant que libérant d'engager un scénariste afro-américain pour parler en priorité des Afro-américains, comme si son appartenance ethnique limitait son travail et son inspiration à sa seule communauté?

Certes, il faut saluer que Disney veuille montrer l'exemple en déjouant les clichés d'une hiérarchie immuable aux mains d'hommes blancs de plus de 40 ans. Mais ce qui aurait pu se contenter de nous offrir un documentaire passionnant sur les coulisses d'un studio d'animation ouvert d'esprit – déjà pas si mal – s'éloigne de l'âme pixaresque où les sentiments sont souvent doubles et les identités en plein questionnement.

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