chronique

Chinoiseries à Hollywood

La Chine rêve de grandeur, et s’en donne les moyens (financiers). Mais "art" ne rime pas toujours avec "dollar", même avec Zhang Yimou aux commandes et Matt Damon en tête d’affiche.

Début 2016, le géant chinois de l’hôtellerie Dalian Wanda rachetait Legendary Pictures. Histoire de ne pas rester cantonné dans la possession d’un parc de salles déjà colossal aux USA et en Australie, le groupe de Pékin entendait, en mettant la main au porte-monnaie, également contrôler la production. La somme? Entre 3 et 4 milliards de dollars. Soit ce que Disney a dépensé pour Lucasfilms il y a deux ans. La preuve, s’il en fallait, que les Chinois ne plaisantent pas. Il faut dire que Legendary Pictures n’est pas le premier venu en termes de blockbusters héroïco-fantastiques: "300", "Watchmen", "La Colère des Titans", "Pacific Rim", "Godzilla", "Jurassic World" et bientôt "Kong Island". Sans oublier tous les Christopher Nolan, des Batman à "Interstellar", en passant par "Inception"…

Ingrédients

©Universal Pictures International

On imagine aisément les discussions au sein du groupe: pour marquer les esprits, il faudra réaliser le "cross over" parfait, soit le film capable de casser la baraque aussi bien dans l’Empire du Milieu (et le reste de l’Asie) qu’en Occident. Ratisser large en termes de profits. Mais aussi d’image de marque: il ne faudrait pas que la Chine garde pour toujours l’image d’un pays hyperpolluant où on ne fabrique que des objets bon marché. On rassemble alors les ingrédients dans le melting-pot: un grand symbole – la muraille –, mais aussi un grand réalisateur. Zhang Yimou est l’auteur de films intimistes multiprimés comme "Les Lanternes Rouges", mais il est aussi capable de grandes fresques pleines de combats comme "Le secret des poignards volants"… Cerise sur cet indigeste gâteau: une superstar en la personne de Matt Damon. Hélas, manquait un élément primordial en guise de liant: une bonne histoire. À moins que l’absence de scénario constitue un ingrédient volontaire, un tiret dans la liste? L’indigence – qu’on se le dise – permet une bonne compréhension par tous, et crée un vide où pourra agir le caractère endormant et rassurant d’effets spéciaux à grand spectacle…

Le film, sorti en Chine à la mi-décembre, a déjà engrangé près de 200 millions de dollars en Asie.

Car du spectacle, il y en a: le mur, tout d’abord, aussi massif que tortueux, serpent noir qui dort dans la brume… Et puis les armées: la Chine a gardé de l’ère Mao le don de coordonner les foules… Sans parler des explosions: car c’est là l’enjeu. Matt Damon et ses amis ne sont-ils pas venus jusque-là pour faire commerce de cette fabuleuse poudre noire qui dévaste tout? Mais une fois arrivés sur place, ils tombent des nues en apprenant, en même temps que le spectateur, que la muraille n’est pas là pour tenir à l’écart les ennemis de la Chine, mais des espèces de dragons gozillesques en images de synthèse… Matt hésite, puis décide de prendre cette guerre à son compte. Des méchants monstres qui veulent détruire toute cette belle Chine, c’est vraiment trop injuste!

Cinéma

"La grande muraille"

Note: 1/5.

De Zhang Yimou

Avec Matt Damon, Willem Dafoe, Andy Lau, Pedro Pascal, Numan Acar, Tian Jing, Eddie Peng…

Le pire, c’est que ça marche… Le film, sorti en Chine à la mi-décembre, a déjà engrangé près de 200 millions de dollars en Asie. Comme si le public, aujourd’hui, ne cherchait plus à voir un bon film, mais à pouvoir se rassembler autour d’un grand spectacle commun et tétanisant où ça brille, où ça déferle, et où ça lave la tête… voire le cerveau.

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