Cinéma: la dictature par la technologie

Le "lanceur d'alerte" Edward Snowden rencontre le journaliste du "Guardian" Glenn Greenwald. ©doc

Oscar du documentaire 2015, "Citizenfour" nous plonge en temps réel dans l’intimité d’Edouard Snowden, plusieurs jours avant les révélations sur les écoutes généralisées de la National Security Agency.

La réalisatrice de documentaire Laura Poitras reçoit depuis plusieurs semaines les messages cryptés d’un certain Citizenfour. Elle prend ses précautions en demandant l’avis de plusieurs collègues spécialisés dans l’espionnage. Quelques jours plus tard, le mystérieux interlocuteur lui propose un rendez-vous… à Hong Kong. Un autre journaliste d’investigation est également contacté: Glenn Greenwald.

S’agit-il d’un petit plaisantin? Les deux journalistes découvrent, dans sa chambre au 10e étage d’un hôtel international, un jeune homme de 29 ans, souriant mais très posé: Edouard Snowden. Ce "lanceur d'alerte" dévoilera en mai 2013 le scandale des écoutes systématiques de la NSA. Le jeune informaticien, ex NSA, n’a pas choisi ses interlocuteurs par hasard.

• Laura Poitras a interviewé un certain Julian Assange, et s’intéresse depuis plus de 10 ans aux "whistleblowers", les dénonciateurs qui attirent l’attention sur les dysfonctionnements dont ils sont témoins, souvent en révélant des informations secrètes pour étayer leurs propos.

• Glenn Greenwald est un héros moderne pour certains, et un traître à la patrie pour d’autres. Journaliste pour l’édition américaine du prestigieux "Guardian" britannique, Greenwald est conférencier dans les plus brillantes universités américaines, et fondateur en 2012 de la Freedom of the Press Foundation.

Nous voici confinés avec lui dans sa chambre d’hôtel, alors qu’il commence à expliquer ce qui le meut, d’où il vient, quel est son parcours. Malgré le ton bon enfant, on sent une tension énorme. Toutes les personnes présentes sont bien placées pour le savoir: les services secrets américains seraient prêts à tout pour les neutraliser, du moins avant que les premières infos ne sortent. Greenwald décide de parler, le plus tôt possible, sur CNN.

Mais quand Snowden devra-t-il apparaître en personne et assumer son statut de "lanceur d’alerte"? Un statut qui, comme ce fut le cas pour Julian Assange, fera de lui l’ennemi à vie de sa patrie. Et un héros acclamé par tous les amoureux de la liberté.

"Citizenfour"

18/20

De Laura Poitras

Des atteintes aberrantes à la liberté

La réussite du film tient bien sûr au climat qui règne dans cette simple chambre d’hôtel de Hong Kong. Mais la somme de données communiquées a aussi de quoi susciter l’admiration. Avant même que le mystérieux Citizenfour se manifeste, on partage le quotidien de Laura Poitras: elle filme par exemple les membres de Occupy Wall Street, dont un des leaders explique comment les "autorités" arrivent à créer du "contenu".

Un abonnement de métro, allié à une carte de crédit, et on sait ce que vous avez fait de votre journée

Autrefois, un espion trouvait des preuves, enregistrait des conversations, photographiait des micro-films. Aujourd’hui, on spécule. On relie les data. Un abonnement de métro, allié à une carte de crédit, et on sait ce que vous avez fait de votre journée. Si on y ajoute votre téléphone portable, et qu’on croise votre itinéraire avec ceux d’autres personnes, on peut imaginer qui vous avez rencontré.

Ce ne sont plus des metadata, mais du "contenu". Un contenu imaginé, mais "plausible" et c’est là-dessus que les pros vont spéculer. Ils établissent des listes de personnes "à suivre". De braves citoyens qui ont utilisé certains mots, ou dont la route a pu croiser celle de certaines personnes, vont se retrouver fichés toute leur vie. Avec à la clé des atteintes aberrantes à leur liberté, le jour où il faudra décrocher un emploi, demander un crédit, ou simplement voyager…

Nous sommes tous soupçonnables

Edward Snowden ©REUTERS

Ce genre de pratiques, Snowden va les confirmer. Mais aussi les amplifier au point de laisser les journalistes spécialisés pantois. Car la vérité dépasse la (science) fiction: nous sommes tous entièrement enregistrés dans toutes nos actions! Le système mis en place par l’administration américaine, mais aussi par les Britanniques, ne fait pas dans la dentelle: il garde tout, sur tous, tout le temps.

On peut ainsi replonger dans le passé et voir ce que n’importe quelle personne a fait il y a X mois, qui il a vu, où il était, s’il avait un problème de santé, et s’il était mal garé. Jusqu’alors l’Américain moyen pensait être observé s’il était suspecté. Eh bien non: le gouvernement viole allègrement les droits fondamentaux de ses citoyens, sans cible, et rétroactivement. Comme si tous, en vertu du Patriot Act, étaient soupçonnables. Nous sommes en temps de guerre, répondent les radicaux. En posant la question: "doit-on perdre notre liberté pour garantir – très partiellement  notre sécurité?", "Citizenfour" tire la sonnette d’alarme. Si le film pose la question de la dictature par la technologie, c’est pour mieux répondre: nous y sommes.

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