Cinéma: "Taxi Téhéran", drôle de film en caméra embarquée

©doc

"Taxi Téhéran" a reçu l’Ours d’Or du dernier festival de Berlin: un film iranien clandestin, entièrement tourné dans un taxi.

"Taxi Téhéran" est un film éminemment sympathique, dont la seule existence est un gai pied de nez à la censure. En 2010, le réalisateur iranien Jafar Pahani était condamné à 20 ans sans pouvoir exercer son métier, et à une obligation à rester dans le pays. Il lui faudra donc attendre d’avoir l’âge de 70 ans avant de pouvoir sortir un nouveau long-métrage. Le cinéaste contourne les mesures prises contre lui en devenant… chauffeur de taxi. Il détourne ensuite la caméra embarquée, censée décourager les voleurs, pour faire un film, en compilant les meilleurs moments d’une seule journée. Ce faisant, Pahani reprend le procédé de son illustre confrère, le palmedorisé Abbas Kiarostami ("Le goût de la cerise", 1997). Dans "10" (2002), il avait lui aussi installé une caméra sur divers tableaux de bord, afin de nous livrer un instantané de la vie quotidienne à Téhéran. Sur un ton plus léger, presque parodique, Pahani nous propose une fable en quelques plans fixes.

• Le film: Depuis l’intérieur d’une voiture, nous découvrons une rue moderne de Téhéran. On pourrait presque se croire à New York, si les femmes qui hésitent à traverser n’étaient pas voilées. On entend une voix féminine qui monte à l’arrière, puis un homme qui prend place à l’avant, il s’agit donc d’un taxi "partagé". L’homme regarde l’appareil avec curiosité, le voici qui se retrouve filmé plein cadre. Ah, c’est ça les nouveaux gadgets anti agression? S’ensuit un débat avec sa compagne de route: pour ou contre les exécutions? L’homme est pour: pendons-en deux ou trois, pour l’exemple, il y aura moins de délinquance. La femme, institutrice, est contre. L’Iran est l’endroit où la peine de mort fait le plus de victimes chaque année. Avec quel résultat? Derrière son volant, on aperçoit de plus en plus souvent un homme qui ne se mêle pas à la conversation, mais arbore un sourire narquois, voire désabusé. Le client suivant le reconnaît… Ne serait-il pas le célèbre réalisateur Jafar Pahani? Celui à qui il apportait autrefois de si nombreux DVD, lorsqu’il était livreur? Le chauffeur doit bien avouer sa véritable identité…

Lettre d’amour

Qui est donc Jafar Pahani, ce cinéaste "empêché" qui choisit de prendre les traits d’un taximan? L’homme n’est pas le premier venu. Il a été couronné d’or un peu partout dans le monde, sans toujours pouvoir venir chercher son prix, pour cause de visa récalcitrant. Caméra d’or à Cannes en 1995 ("Le ballon blanc"), puis Léopard d’or à Locarno ("Le miroir", 1997), il gagne logiquement le Lion d’or à Venise en 2000 ("Le cercle"). Il ne lui restait plus que l’Ours d’or, remporté cette année. Avant la Palme d’or? Il faudrait pour cela que le réalisateur puisse à nouveau exercer, que ce soit en Iran ou ailleurs. Le président du jury berlinois, Darren Aronofsky ("Noé", "Black Swan"…) l’a d’ailleurs rappelé lors de la remise du prix: "Plutôt que de laisser détruire son esprit et d’abandonner, plutôt que de se laisser envahir par la colère et la frustration, Jafar Panahi a écrit une lettre d’amour au cinéma". Le réalisateur de "Requiem for a Dream" a ensuite ajouté que le film était "rempli de l’amour qu’il porte à son art, à sa communauté, à son pays et à son public".

©doc

 

Notre avis. Pourtant, il reste à l’issue du film un petit sentiment d’incomplétude. Malgré la poésie dégagée par les deux femmes âgées parties déposer un poisson rouge dans une source en guise d’offrande superstitieuse, malgré la jeune nièce qui doit faire un film pour l’école et qui tient tête au cinéaste, malgré un ami rencontré par hasard, et qui a décidé de pardonner à ses voleurs, malgré même la femme qui voit son mari se vider de son sang après un accident de moto sur la banquette arrière du taxi, on attend le moment où le film va véritablement prendre tout son envol. Il manque une dimension réellement transcendante pour arriver à destination.

Mais comment émettre la moindre réserve dans un tel contexte, où l’on sait tous les bâtons mis dans les quatre roues de ce taxi? Pahani, souvent menacé, déjà emprisonné, a plus d’une fois dû brouiller les pistes par le passé, en créant notamment des tournages avec deux équipes: la vraie, et celle qui allait se faire arrêter! Nous lui tirons donc notre chapeau pour avoir réussi à nous embarquer, pendant presque 80 minutes, dans une aventure aussi pauvre en terme de mise en place, mais d’une richesse inversement proportionnelle en terme d’images et de sons.

TAXI TÉHÉRAN Bande Annnonce

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés