Cinémas, mode d'emploi

Dans la gamme des gros films internationaux, les cinéphiles attendent la sortie en salles, le 22 juillet, de "Tenet", le nouveau film de Christopher Nolan. ©Warner Bros

Plus que vingt-et-une fois dormir. Et puis, parmi toutes les possibilités, elle sera là: la salle de cinéma. Avec quels films? Dans quelles conditions? Après quels doutes? Avec quel public? Histoire(s) d’une réouverture…

Très bientôt, il nous faudra à nouveau choisir: choisir son film. Prévenir les copains (ou pas). S’y rendre. Faire la file. Imaginer les acteurs. Acheter sa place. Se prendre une douceur (ou deux). Faire un tour par les toilettes – ah, l’odeur des toilettes. Entrer dans la salle. S’installer. Lever la tête vers les bandes-annonces. Le générique qui commence. Et là, là très précisément, cette seconde qui nous dira profondément à quel point il nous a manqué, lui que nous vénérons depuis l’enfance. Le vrai cinéma.

Contraintes

En attendant ce fameux mercredi 1er juillet, les questions sont encore nombreuses, dans le chef des exploitants de salles. "On entend parler d’une jauge à 50%, donc une place sur deux", nous dit Jérôme Branders, directeur et programmateur du cinéma Aventure (Bruxelles). "C’est encore à confirmer. En attendant, on prend les devants tous azimuts: nouveau fléchage, serviettes jetables et distributeur de gel qu’on actionne avec le pied, service personnalisé en salle pour les boissons – si elles sont bien autorisées –, nouveau système d’aération, séance adaptée pour mieux gérer le flux du public. Et bien d’autres choses."

Le jeune directeur est surmotivé. Pour des raisons économiques évidemment, car les trois temps plein de l’équipe ont subi du chômage technique. Mais aussi pour des raisons idéologiques, cinéphiles, artistiques. "On a reçu des messages de soutien en très grand nombre. Des gens qui voulaient savoir quand on rouvrirait, mais aussi ceux qui nous racontaient leurs meilleurs souvenirs, ou qui nous disait ne pas consommer trop de films seuls chez eux, préférant attendre pour vivre le film “en vrai”. Ça nous a énormément touchés, on a réalisé le poids social de notre métier."

"On a reçu des messages de soutien en très grand nombre. Ça nous a énormément touchés, on a réalisé le poids social de notre métier."
Jérôme Branders
Directeur du Cinéma Aventure à Bruxelles


Du côté des Grignoux, à Liège et Namur, on attend la confirmation du protocole à mettre en place. "On aura peut-être un fonctionnement à deux vitesses", nous dit Benoît Thimister, responsable financier. "Pour le théâtre, on entend parler de petites salles (moins de 120 places) avec masque obligatoire. On pourrait imaginer la même chose, et des jauges plus réduites pour des salles plus grandes, avec une distanciation qui créerait une occupation à environ 30%? Réponse très bientôt."

Impact économique et communication avec le public

Parmi les aides à disposition pour le secteur, on retrouve celle mise en place par les Régions (4.000 euros pour l’Aventure), ainsi que les subsides de fonctionnement versés cette année anticipativement par la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) pour cause de Covid. À cela s’ajoutera le fonds d’indemnisation créé pour le secteur culturel. À titre de relance, la FWB a également préacheté 20.000 places qui seront proposées au public au prix symbolique de 1 euro – "mais on ne sait pas encore pour quels films", nous dit Jérôme Branders, qui ajoute: "Comme touche personnelle, nous avons créé une Carte de Fidélité valable un an au prix de 50 ou 25 euros (étudiants), qui ramène le ticket au prix très démocratique de 6,50 ou 7 euros. Une autre façon de fidéliser le public... tout en essayant de renflouer les caisses."

Aux Grignoux, on a prévu un prix unique pour tout l’été. "Puisque les abonnements ne seront pas faciles à manipuler, ce sera “prix abonnement” pour tout le monde: 5,20 euros. Et 7 euros pour ceux qui veulent montrer leur soutien. On s’occupera de ventiler ces rentrées-là pour qu’elles profitent à toute la filière, distributeurs compris".

"Le moment est idéal pour proposer de la qualité, à défaut de quantité. Notre public nous fait confiance, le lien existe depuis longtemps."
Benoit Thimister
Responsable financier des Grignoux

Un regret pour le secteur: les soirées "événement" ne sont pas pour tout de suite. Pourtant, ces rencontres avec les réalisateurs ou les acteurs sont très prisées, à une époque où le public ne se contente plus d’un simple film: on aime manger avant ou après, débattre, mettre en contexte, bref vivre une expérience autour du cinéma. Pour compenser, les initiatives sont nombreuses. Le plein air occupera une grande place aux Grignoux, qui planchent sur des soirées brasserie. L’accent sera mis également sur les classiques. "On va repartir avec les petites voiles", nous dit Benoît Thimister. "Le moment est idéal pour proposer de la qualité, à défaut de quantité. Notre public nous fait confiance, le lien existe depuis longtemps. Et depuis que Cannes a distribué ses labels la semaine dernière, les distributeurs sortent du bois (voir encadré). Personnellement, j’attends beaucoup du Ozon qui va sortir le 15 juillet (“Été 85”). On n’aura pas l’été cinéma dont on avait rêvé. Mais l’aventure sera belle."

Bande-annonce du nouveau film de François Ozon, "Été 85"


Au cinéma Aventure également, on se réjouit d’avoir su tisser un lien fort avec son public, au fil des ans. "Ils nous font confiance; ils savent que, pour nous, établir une programmation cohérente est le plus important. Que ce soit dans le registre “grand public” ou “art et essai”, notre souci est strictement le même: la qualité avant tout."
Quand on lui demande s’il a gardé un souvenir particulier de cette étrange époque de public absent, Jérôme Branders nous parle de ses projecteurs. "Il fallait les faire tourner régulièrement pour garder l’outil en état. Éviter que les pièces se grippent à rester immobiles. C’était un moment très particulier, très symbolique: les images projetées pour une humanité absente."

Qu’on se rassure. L’humanité reviendra. Avec ou sans masque. À 1 mètre 50 ou un peu plus. Nous sommes collectivement en chemin vers les salles obscures. Allez: plus que vingt-et-une fois dormir…

Quels films sortiront cet été?

Les distributeurs commencent timidement à dévoiler ce qu’ils proposeront en cette fameuse semaine où "tout recommence". Certains observateurs imaginent que le public pourrait partiellement changer ses habitudes: les dévoreurs de blockbusters n’auront peut-être pas assez de films à se mettre sous la dent, et découvriront d’autres choses, plus art et essai.

Une autre donnée importante: pour une fois, le cinéma sera relativement "seul en piste". Pas de manifestation sportive d’envergure, ni de festivals techno, ni de spectacles vivants. On espère donc attirer du monde, malgré une offre moins grasse que d’habitude. Paradoxalement, on pourrait se retrouver avec des cinémas qui font salle comble… tout en étant qu’à 30% remplies pour raisons sanitaires…

Le 1er juillet, nous devrions donc avoir, pêle-mêle:

-          un documentaire sur Leonard Cohen ("Marianne and Leonard; Words of love")

-          la biographie du général de Gaulle avec Lambert Wilson ("De Gaulle")

-          la reprise de "La bonne épouse" (avec Juliette Binoche), sorti juste avant le confinement

-          "Les parfums" qui nous raconte la vie d’un "nez" professionnel (Emmanuelle Devos)

-          un film colombien sur un groupuscule d’adolescents censés garder une otage dans les montagnes: "Monos"

-          un chef-d’œuvre du 7e Art: "Le miroir" de Tarkovski (1975) en version restaurée

Les gros films internationaux restent frileux – mais il leur reste un peu de temps pour se positionner. Seule certitude, le film de l’été sera le nouveau Christopher Nolan ("The Prestige", "Inception", "Dunkirk"). Avec "Tenet", en salles le 22 juillet, il nous propose un cocktail bien corsé d’espionnage, d’inversion du continuum temporel, et de potentielle Troisième Guerre mondiale. Quand intelligence rime avec grand spectacle: le cinéma, comme il nous a tant manqué. 

 


Bande-annonce de "Tenet", le nouveau film de Christopher Nolan (sortie en salles le 22 juillet)

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