Claude Lanzmann | Les leçons d'un vivant

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Claude Lanzmann a cessé de jongler avec la vie le 5 juillet, au lendemain de la projection de son dernier film, "Quatre sœurs". Cette ponctualité aura été son dernier défi.

Claude Lanzmann a livré maintes batailles. Avec son frère Jacques, futur parolier de Jacques Dutronc, il s’engage dans la Résistance. Douze années durant, de 1973 à 1985, il s’attache à exposer la vérité muette de l’entreprise de mort que fut la Shoah. En donnant ce titre à l’un des films majeurs du XXe siècle, il enseigne au monde le sens de ce mot de cinq lettres. Où cet intellectuel, écrivain, directeur de la revue Les Temps Modernes, proche de Sartre, sept ans compagnon de Simone de Beauvoir, intime de l’immense Michel Tournier et de Jean d’Ormesson, puise-t-il la lucidité et la maîtrise pour cadrer les bourreaux et recueillir la mémoire des survivants? Dans sa trajectoire et son regard tranchant sur le passé et le présent. Les chemins convergents de sa vie se ramifient depuis cette nervure centrale.

Shoah (Bande annonce)

Avant de diriger les éditions Denoël (et de publier "Suite française", d’Irène Nemirosky, prix Renaudot 2004 et succès mondial), l’Institut français en Israël (2011-2016) et de fonder son agence littéraire à Paris, Olivier Rubinstein est en 1997 directeur littéraire des Éditions Mille et Une Nuits. Il rencontre Lanzmann pour publier le livre du film "Un vivant qui passe", témoignage du Suisse Maurice Rossel, délégué de la Croix-Rouge reçu à Auschwitz en 1943 et qui admet n’avoir rien vu. "Le film montrait la cécité volontaire ou involontaire face à cette industrie de l’extermination", explique Rubinstein.

Avec "Shoah", Lanzmann a fréquenté la quintessence du mal

"Shoah", film hors-norme, a forgé son existence, l’histoire de l’anéantissement des juifs d’Europe, et l’Histoire tout court. "C’est l’homme d’une obstination, à partir de laquelle il creuse un sillon. Cette œuvre unique était un pari fou sur soi-même. Sa force est moins dans la technique que dans l’intention et la conviction: la grande durée sait aussi laisser la part de l’inattendu, de l’accident", explique le réalisateur Daniel Leconte.

Lanzmann n’emploie aucune image d’archive. La réalité est tout entière dans la mémoire de ceux qui ont vécu, et survécu. Ce qui pouvait passer pour une faiblesse est ce qui confère sa puissance au film: pour transmettre l’histoire des morts, Lanzmann entend et filme le récit des vivants. Margolin s’irrita un temps de le voir identifier "Shoah" (le film) à la Shoah, avant de saisir que cette appropriation participait d’une nécessité d’incarnation, consubstantielle à la place de cette œuvre dans l’Histoire, et c’est "le propre des grands cinéastes que j’ai pu croiser".

Pour Nadine Nieszawer, Lanzmann était "un grand juif, qui travaillait avec le verbe et se méfiait de toute représentation. C’est le refus de l’image d’archive qui fait de ce film un chef-d’œuvre", fondé sur le souffle de la parole. "Avec ‘Shoah’, il a fréquenté la quintessence du mal, et il savait, si j’ose dire, faire avec le mal."

Le lendemain, de sa voix impérieuse, rocailleuse, enveloppante, le cinéaste lâche à l’éditeur: "Écoute, je t’aime beaucoup. Revoyons-nous". C’est le début de vingt années d’intimité. À 72 ans, ce marathonien aux yeux bleu acier roule à vélo. "C’était un colosse impressionnant, tyrannique, parfois brutal, arrogant, un homme pleinement dans la vie, les femmes, l’alcool, la bouffe. Et joueur. Je me suis longtemps cru son seul confident, fournissant des alibis à ses aventures souvent cocasses. Plus tard, j’ai su qu’une dizaine d’autres tenaient le même rôle! Évidemment, il ne nous voyait tous qu’en tête à tête!"

À son enterrement, enfin réunis, ils se divertissent des acrobaties lanzmanniennes. "En 2012, diplomate à Tel-Aviv, à l’aube, la police m’appelle: ‘M. Lanzmann est en garde à vue’. Branle-bas de combat. À 86 ans, il avait eu une caresse affectueuse sur la joue d’une agente de sécurité de l’aéroport Ben-Gourion. Condamné pour harcèlement, le pays lui serait fermé. Lui, l’auteur de ‘Pourquoi Israël, proche de Rabin, Peres et Sharon! Il ne décolérait pas. Des témoins confirmant sa version, il a écrit une lettre superbe, que j’ai fait publier dans Haaretz, où il liait ce geste à son amour pour l’État hébreu." En revanche, quand il inaugure à Netanya, avec une fierté d’enfant, une promenade de bord de mer à son nom, il a le privilège d’embrasser l’accorte mairesse sur la bouche.

Boxe et Lüger

En 2013, il reçoit un Ours d’or d’honneur à la Berlinale: "Logé à l’Hôtel Adlon, ancien repaire des dignitaires nazis, il consulte la liste des indicatifs téléphoniques, le seul manquant est celui… d’Israël. Il provoque un scandale et publie une tribune à ce sujet", poursuit Olivier Rubinstein. Il n’hésitait pas à menacer physiquement ses adversaires. En 1969, plume acérée, l’écrivain Bernard Frank éreinte Simone de Beauvoir. "Lanzmann, qui gardait une immense tendresse pour elle, prévient qu’il va lui casser la gueule. Or, il devait aller interviewer Françoise Sagan: elle hébergeait Frank chez elle, qui n’en menait pas large. Mais Lanzmann conclut cette passe d’armes sur une pirouette… désarmante: ‘Finalement, vous êtes plus beau que je ne pensais.’ Il adorait les femmes, mais appréciait la beauté masculine."

Une carrière du cinéaste encadrée par deux vies d'écritures

Avant 1973, Lanzmann, reporter éclectique, publie dans France Dimanche, France-Soir ou Elle de la haute époque d’Hélène et Pierre Lazareff, enquêtes et portraits, où s’affirme sa quête de la réalité sans habillage. En 2009, il publie ses mémoires, "Le Lièvre de Patagonie", et en 2012 "La Tombe du Divin plongeur", ample recueil de ses articles, préfaces, etc. Dans le premier, il fait cet aveu étonnant: avant la guerre des Six Jours, il se savait juif, laïc, mais le sujet était secondaire.

Il était hostile à toute fiction sur la Shoah. "Certes, estime le réalisateur Daniel Leconte, on sent poindre une jalousie envers ‘La Liste de Schindler’ de Spielberg. Mais il reproche, avec raison, au ‘Jan Karski’ de Yannick Haenel (roman autour du grand résistant polonais, NDLR) une ‘falsification de l’histoire’, réécriture contemporaine qui plaque une lecture moderne sur une réalité dénaturée". Une forme de révisionnisme esthétique. "Pendant la guerre, les rares à être informés de l’extermination la jugeaient inimaginable, impensable, impossible à faire connaître." Dans sa rigueur, Lanzmann respecte cette vérité de l’ignorance: "Quand Karski, à Varsovie, entend deux rabbins interrompre leurs révélations, il s’étonne. ‘On ne nous croira pas’, lui disent-ils."

Et il pouvait trahir: Rubinstein a le projet de publier ses mémoires, Lanzmann l’invite à déjeuner ("il a une vilenie à se faire pardonner, me dis-je"), et lui avoue avoir signé avec Fayard, pour une forte somme. Après un froid, et Lanzmann se méfiant du président de Fayard, Claude Durant, Rubinstein en touchera un mot à… Antoine Gallimard, qui publiera "Le Lièvre de Patagonie". Iconoclaste dans ses amitiés, il était régulièrement invité à bord du yacht de Gérard de Villiers, auteur fortuné de la série SAS avec lequel il partageait un engouement pour les affaires de femmes et de services secrets.

Autre confident, le producteur et cinéaste François Margolin, proche de Félix Lanzmann, fils du réalisateur, foudroyé très jeune par un cancer, produit en 2017 "Napalm", son avant-dernier film, récit de sa visite en Corée du Nord et de son amour avec une infirmière, Kim Kun-sun, en 1958. Lors du tournage de "Napalm", en visite officielle au musée des cadeaux présidentiels, il tombe en arrêt devant un sabre en or offert par Yasser Arafat à Kim-Il-sung: "Je l’ai très bien connu. J’ai même contribué à son élimination!" Inutile de préciser la mine des dignitaires présents, témoigne François Margolin: "Il avait ce penchant décapant. Nos relations étaient tout sauf simples, c’est un euphémisme. Nous avions des échanges de mails incendiaires, mais il ne savait pas mal écrire, à tel point que j’envisage de les publier un jour, tant la langue est belle. Qu’il s’agisse de la circulation à Paris, de Trump ou de Kim-Il-sung, il était d’une mal-pensance revigorante. Il se nourrissait de polémique et de combat." Au registre des passes d’armes, Margolin se souvient d’une joute enflammée où Lanzmann, possesseur de deux pistolets, menace de sortir son Lüger (sic): "Je vais te descendre!"

Napalm (Bande annonce)

Nadine Nieszawer, créatrice du Bureau d’Art, à Paris et Tel-Aviv, publie chez Denoël en 2000 un ouvrage sur les "Peintres juifs à Paris" (1905-1939), que Lanzmann préface. "On est devenu copains. Je lui ai présenté Philippe Val de Charlie Hebdo."

Après la publication des caricatures danoises de Mahomet en 2005, Lanzmann jouera dans le film-riposte de Daniel Leconte, "C’est dur d’être aimé par des cons". Pour Leconte, d’abord grand reporter et présentateur des journaux d’Antenne 2, puis producteur et réalisateur qui a produit en 2002 un Théma sur Arte ("Les Français sont-ils antisémites?"), "cette résurgence, que nous étions peu à déceler, nous a liés. Lanzmann m’a fait découvrir son œuvre… et son personnage. Nous avions des moments de grâce: doué d’une mémoire phénoménale, il récitait des poèmes."

C'est dur d'être aimé par des cons (Bande annonce)

Ambiguïtés

Un soir, Lanzmann, au volant de sa Saab, remonte à tombeau ouvert, en sens interdit, la rue de la Montagne Saint-Geneviève, menant au Panthéon, avant d’entrer au restaurant le Louis Vins en déclamant les "Chants de Maldoror". "Il avait aussi ses ambiguïtés: en 1972, après l’attentat palestinien contre les athlètes israéliens, aux Jeux de Munich, Sartre, à son zénith, a cette formule terrible, qualifiant le terrorisme d’‘arme des faibles’", se rappelle Leconte. "Je m’étonne qu’il ne l’ait pas critiqué. Mais Claude a esquivé, me disant: ‘J’étais absent de France, je tournais mon premier film’ (Pourquoi Israël)…"

À la revue Les Temps Modernes, Sartre et Beauvoir, séduits par le nationalisme arabe, ont toujours soutenu Israël, qui était pourtant une écharde américaine dans la zone d’influence de l’URSS. Plus tard, Leconte, qui tient la guerre d’Algérie et ses attentats aveugles pour l’une des matrices du terrorisme moderne, lui posera cette question cruciale: "Tu acceptais le terrorisme du FLN contre la colonisation française, mais tu ne critiques pas le colonialisme de l’État israélien?"

"Malgré sa souveraine insolence, il avait ses coquetteries envers les puissants, aimait être courtisé, savait leur parler (ou leur rentrer dedans)."
Daniel Leconte
Réalisateur

Son intensité physique et son goût de la provocation étaient des moyens de séduction et de dévoilement des autres et de soi-même. "Il basculait d’une colère noire à une étreinte chaleureuse, en souriant à belles dents. Malgré sa souveraine insolence, il avait ses coquetteries envers les puissants, aimait être courtisé, savait leur parler (ou leur rentrer dedans). Cet entregent était l’un des carburants de ses aventures". Les estimait-il vraiment? Long silence. Leconte sourit: "Je ne veux fâcher personne. Il les estimait chacun à leur tour. Claude était un matou." Trois semaines avant sa mort, le matou élaborait encore un projet de film avec François Margolin…

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