Clitoris, l'histoire filmée d'un mensonge

Daphné Leblond et Lisa Billuart-Monet s’emparent avec force de leur sujet et délivrent un film marquant. ©doc

Sous des airs de petit docu sur l’intimité de jeunes femmes, voici un film-choc, beau, pur et terrible, qui fait le constat de notre déni collectif du plaisir féminin.

Voici un film indispensable. Un film presque politique, d’une portée infinie, qui dessine un chemin vers l’avenir, tout en portant un regard sur le passé. Ce film, mesdames et messieurs, ne concerne ni le climat ni la biosphère ni la fin du monde: il a pour objet un organe de l’anatomie humaine dont notre complète méconnaissance en dit long, très long, sur notre société, et le mensonge gigantesque sur lequel elle est construite.

"Mon nom est clitoris"

Note: 5/5

De Daphné Leblond et Lisa Billuart-Monet

Le clitoris. Le mot, déjà, n’est pas aisément prononçable en société. Comme autrefois avec le "Monologue du vagin", on joue ici sur un champ sémantique miné par l’inconscient, le qu’en dira-t-on, la bienséance. Pour une série de raisons semi-formulées, notre monde – qui se veut égalitaire depuis des décennies –, n’arrive toujours pas à dire les mots. Pire, bien pire: il n’en assume même pas collectivement l’existence. Les encyclopédies, même récentes, en sont presque toutes dépourvues. Celles qui s’y risquent dessinent timidement un petit bouton au-dessus de la vulve. Alors que le film nous apprendra bientôt (en même temps qu’aux principales intéressées) qu’il s’agit d’un fier organe de 10 à 11 cm, à la forme complexe, qui non seulement surplombe la vulve, mais l’entoure en trois dimensions.

"MON NOM EST CLITORIS" de Daphné Leblond et Lisa Billuart Monet - Bande annonce

Loin d’un discours revanchard

Son absence, dans les livres et dans les têtes, claque comme un symbole. Alors que notre monde regorge de figurations phalliques, et que toute notre société est imprégnée du plaisir masculin, puissant, conquérant, utile, le plaisir féminin, lui, a été nié jusqu’à faire disparaître l’organe qui le véhicule. Imaginons un monde rigoriste où l’appareil reproducteur mâle (et le plaisir qu’il peut donner) ait été ainsi démenti: chaque garçon découvrirait le plaisir dans la solitude, souvent par accident, via un médium non-dit, ressenti comme potentiellement honteux, en tout cas interdit. Le formidable documentaire "I am not your negro" (2016) nous montrait que tout enfant américain, avec le poids de la société et des médias, croit qu’il est blanc jusqu’à 18 mois, âge auquel s’effectue en lui une douloureuse métamorphose cognitive. Les petites filles grandissent-elles avec comme "référent plaisir" un organe fantôme, imprégné de culpabilité?

"Mon nom est clitoris" propose une mise en place qui donne toute sa portée au propos.

Loin, très loin d’un discours revanchard, "Mon nom est clitoris" propose une mise en place d’une pureté qui donne toute sa portée au propos. Une douzaine de jeunes femmes entre 18 et 25 ans, assises (ou couchées) sur leur lit… Chacune se confie sur son rapport au sexe, au plaisir, à l’intimité, au couple, aux autres. Parfois les deux réalisatrices apparaissent dans l’image, à l’écoute, la caméra sur pied, le micro tendu. Parfois le propos ricoche sur une séquence de transition, souvent hilarante, qui agit comme caisse de résonance. Comme ces images d’archives de victoire sportive, détournées par le son pour en faire une fête "post-découverte du clitoris"…

On apprend énormément de choses, physiologiques et psychologiques. Mais on mesure surtout l’ampleur du chemin à parcourir pour l’égalité des sexes telle que revendiquée dans les années 60, cette égalité que, sournoisement, notre monde moderne présente comme presque acquise dans nos pays occidentaux. Et si cet immense mensonge sociétal était à la fois la base et la preuve de cette dépréciation féminine permanente exposée par exemple par Virginie Despentes ("King Kong Théorie")?

Mais loin de ces propos théoriques – et pour notre plaisir, "Mon nom est clitoris" est dénué de tout constat mortifère, et préfère combattre les stéréotypes avec entrain, humour, et la force intime du secret.

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