reportage

Comment le cinéma de l'Est parvient à se raccrocher à l'Europe

Le rappeur belge et son "beatmaker" biélorusse: "Sasha's Hell", de Nikita Lavretski, illustre les ponts qui se bâtissent entre la Belgique et l’est de l’Europe. ©doc

Bozar accueille le Bridges Festival consacré au cinéma des pays de la lisière orientale de l’Europe. Reportage au Listapad festival, en Biélorussie, pour assister au processus de sélection.

C’est à Minsk, au sein du festival Listapad, que Bozar va chercher les perles rares du très peu connu cinéma biélorusse pour compléter la programmation du Bridges Festival, qui débute le 22 janvier et regroupe des films de six pays de l’ancien bloc de l’Est (Arménie, Azerbaïdjan, Biélorussie, Géorgie, Moldavie et Ukraine). "Dans une perspective d’un cinéma ouvert sur l’Europe, Bridges est un festival très important. Il permet de découvrir la qualité d’un cinéma qu’on a moins l’habitude de voir mais aussi de rendre compte de la complexité culturelle et politique de cette région", explique Juliette Duret, directrice du département cinéma du palais des Beaux-arts de Bruxelles. Cette complexité est parfois vectrice de tensions entre des pays aux cultures différentes mais tous rattachés par la langue russe et parfois séparés par leur affinité ou non avec la Russie.

La Biélorussie, ou du moins le pouvoir biélorusse, entretient des relations fraternelles avec la Russie de Poutine, mais également avec le souvenir de l’ère soviétique. Une proximité qui se ressent rapidement, lorsque, sur la route de l’aéroport au centre de Minsk, nous roulons au bord de minuscules villages où trônent quelques dômes d’églises orthodoxes pour progressivement glisser vers des zones urbaines où émergent de gigantesques barres d’immeubles dont l’architecture semble appartenir à la fois au passé et au futur, pour ensuite arriver dans l’imposant centre où les salles de concerts, la poste et le centre du KGB se ressemblent par leur monumentalisme brut et où les statues de Lenine croisent les néons des casinos et des enseignes McDonald’s ou Burger King.

Nostalgie soviétique

Ce pays dirigé par Alexandre Loukachenko depuis 25 ans (sachant que le pays est indépendant depuis autant de temps) semble être en parfaite adéquation avec la représentation fantasmée qu’un occidental peut se faire de l’ancien bloc soviétique. La réalité est néanmoins infiniment plus complexe. Il suffit de quelques discussions pour se rendre compte de la diversité des opinions sociales et politiques, même de la part d’une seule et même génération dont certains disent sans hésiter regretter l’ère soviétique sans même l’avoir connue, d’autres qui n’hésitent pas à parler de l’espoir qu’ils entretiennent dans la mort de leur président mais également dans la peur des intentions de Poutine et ceux qui louent le mérite d’un pouvoir qui garantit éducation et sécurité à tout le monde.

Il est vital pour le cinéma biélorusse de mener des coproductions avec des pays voisins.

C’est donc dans ce contexte que se déroulait, en novembre dernier, Listapad, "un festival très important pour la culture biélorusse mais également pour les rencontres qui s’y font", explique Lizaveta Bobrykava, directrice de la partie "industry" du festival, qui a pour but d’organiser rencontres et conférences entre représentants de différents pays pour dynamiser la possibilité de collaboration. "Le gouvernement finance la moitié du festival et nous laisse nous débrouiller à partir de cela, mais sinon il y a très peu d’argent pour le cinéma. Les seules fois où le ministère de la culture donne de l’argent au cinéma c’est quand on répond à un appel à projet pour faire un film sur l’armée biélorusse, les pompiers ou les qualités des hôpitaux", continue-t-elle. Ce manque de moyens est bien sûr un frein à l’exportation du cinéma biélorusse et à la possibilité de réaliser des grandes productions. "Ce qui est vital pour le cinéma biélorusse c’est de parvenir à faire des coproductions avec les pays voisins ou même avec la France, la Belgique ou l’Angleterre, par exemple".

Emulation internationale

Bozar prend d’ailleurs le relais de cette nécessité avec la programmation d’un Bridges Industry Day ayant pour objectif de donner un nouvel éclairage sur les perspectives de coproduction des pays présents au festival et donc cette émulation internationale permise par la rencontre entre producteurs et réalisateurs étrangers. L’importance de la coproduction touche des pays comme ceux de l’ancien bloc de l’est "qui depuis la fin de l’URSS s’est complètement éclaté là où les collaborations entre pays se faisaient très naturellement à l’époque", indique Igor Soukmanov, directeur artistique du Listapad, qui regrette d’ailleurs que le public connaisse mieux la filmographie hollywoodienne que celle des pays voisins. Les coproductions sont même capitales pour la plupart des pays qui désirent produire un film dépassant les frontières, voire un blockbuster.

"II", de Vlada Senkova

Conception alternative du cinéma

Reste qu’en Biélorussie, le manque évident de moyens et de support a engendré une conception alternative du cinéma. Des productions à très faible coût, souvent filmée dans un laps de temps restreint et qui pourtant ne se complaisent généralement pas dans une esthétique ou une construction "lo-fi". C’est le cas de toute une génération émergente notamment représentée par Nikita Lavrestki et Vlada Senkova dont les films ont été sélectionnés pour le festival Bridges. Cette dernière raconte: "L’UNESCO nous a contacté pour produire un clip de 3 minutes sur le harcèlement scolaire. On a accepté et quand on a vu le montant qu’on allait recevoir pour un format si court, on s’est dit que l’occasion ne se représenterait pas deux fois et on a tourné un film entier en 6 jours".

"Sasha’s hell", de Nikita Lavretski

C’est également le cas de Yulia Shatun et son très poétique "The last day of this summer", filmé avec un iphone et financé par l’argent des parents du jeune acteur principal qui pensait engager quelqu’un pour faire un portfolio classique. Le résultat est net, bien construit et saisit avec brio cette mélancolie propre à un été mourant. Car si le contexte politique du pays peut fasciner ou saisir, cette génération née dans les années 90 ne désire en aucun cas se limiter à une analyse politique d’un passé controversé ou à cristalliser leur identité dans celle qu’on leur accole trop souvent, à savoir d’être "artiste ayant peu de moyens dans un pays avec un régime politique autoritaire". Certes le contexte biélorusse provoque l’urgence dont on les sent animés mais leurs propos sont à chaque fois singuliers et surtout pleins de promesses.

The last day of this summer - Yulia Shatun

Bridges festival à Bozar, du 22 au 26 janvier. Infos: www.bozar.be


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