Couvrez ce putois que je ne saurais voir…

Le personnage des Looney Tunes, Pépé le Putois, accusé de participer à la culture du viol, a été récemment supprimé du film Space Jam 2.

Un personnage des Looney Tunes qui inciterait au harcèlement? Voilà qui questionne la fameuse frontière entre fiction et réalité…

Il y a deux semaines commençait l’affaire Amanda Gorman. Dans une tribune, la journaliste néerlandaise Janice Deul réclamait que la jeune poétesse afro-américaine soit traduite par une auteure de la même culture (et de la même couleur de peau). Une revendication qui a été largement discutée et critiquée, car, comme nous l'expliquait récemment l’écrivain Thomas Chatterton Williams dans nos pages, elle sous-entendrait "que la race est bien réelle, non pas d’un point de vue biologique, mais en tant que construction sociale qui détermine les individus. Or, penser cela, c’est rejoindre, d’une manière ou d’une autre, les principes nauséabonds du suprémacisme blanc".

La nouvelle saga à défrayer la chronique: Pépé le putois. Cette fois, c’est un chroniqueur du New York Times (Charles M. Blow) qui, dans un tweet, taxe le personnage de "normaliser la culture du viol". La toile s’enflamme, fait son enquête. On découvre que le violeur présumé est un personnage de dessin animé. Qui est ce fameux Pépé? Un french lover pathétique, lourdaud, qui accumule les échecs. L’Amérique se moque ainsi des séducteurs faciles assoiffés de conquêtes (et des Français en particulier). Nous sommes bien ici dans les Looney Tunes (un univers où on s’assomme à coup de maillet géant pour avoir le dernier mot – on n’est donc pas chez Proust!), et on parle bien d’un personnage inventé il y a… 75 ans.

L’intention du "dénonceur"? Redresser les torts…

Il va sans dire que les intentions sont bonnes. Il s’agit d’alerter l’opinion sur des comportements aujourd’hui ressentis comme dérangeants par une partie du public. Le problème se fait épineux, car nous quittons la "vraie vie" pour entrer dans le domaine de la fiction – qui plus est une œuvre créée il y a de nombreuses années. Peut-on "contextualiser" un simple personnage secondaire au même titre qu’on l’a fait récemment avec "Peter Pan" ou "Autant en emporte le vent", au moyen de cartons placés au début du film? Des films qui contiennent effectivement des "descriptions négatives de certains peuples ou cultures"?

De nombreuses voix se sont levées dans les éditos de France et de Navarre pour "soutenir" Pépé, et pour dénoncer le courant néo-puritain qui souffle outre-Atlantique.

Cette question pose celle du politiquement correct, et de nombreuses voix se sont levées dans les éditos de France et de Navarre pour "soutenir" Pépé, et pour dénoncer le courant néo-puritain qui souffle outre-Atlantique. Car c’est le caractère ambigu sexuellement qui choque. Reprochera-t-on bientôt à l’Homme-pingouin d’être cruel? Ou au Joker, son cynisme? À Hannibal Lecter d’être un serial killer (manger le visage des gens, c’est mal…). Au cinéma, le "méchant" (ou le "loser" dans ce cas-ci), loin de vous menacer, vous fait réfléchir. Son concepteur (auteur, scénariste…) prévient le spectateur d’une certaine réalité en l’exagérant. Et beaucoup d’observateurs de faire remarquer que Pépé est avant tout pathétique

Depuis, les listes à tendance humoristique fleurissent dans la presse et sur le net. On imagine les personnages devant s’excuser publiquement d’être qui ils sont. James Bond, au rapport! Le séducteur so british n’en a plus pour très longtemps. Les Simpson: au placard (pas du tout corrects politiquement). Louis de Funès? Interdit car déployant un machisme d’un autre temps…

Le vrai et le faux au cinéma

Historiquement, tout part bien sûr de la confusion entre la fiction et le document – un grand débat qui fait rage depuis le début du 7e art. Pour son documentaire "Nanouk l’Esquimau", un hit de 1922, Robert Flaherty avait scénarisé plusieurs séquences, demandant à Nanouk de se plier à certaines exigences susceptibles de plaire au public américain (comme fabriquer des jouets à ses enfants). En interagissant avec son sujet, le réalisateur "manipulait" le réel et faisait basculer son documentaire dans la fiction.

Au cinéma, le "méchant" (ou le "loser" dans ce cas-ci), loin de vous menacer, vous fait réfléchir.

Cette frontière cruciale entre vrai et faux permet au spectateur d’intégrer différemment ce qu’il regarde. Cette distinction se fait intuitivement dès le plus jeune âge. Mais elle peut rester poreuse. Pourquoi? Parce que le cinéma est hyper réaliste, donc on le confond avec le réel, on le prend pour argent comptant. Le Gandhi de Ben Kingsley s’est superposé à l’autre Gandhi (le vrai). On a ainsi tendance à oublier que le cinéma n’est pas une religion révélée, ni une science exacte, mais la projection artistique d’un individu.

Légitimité du point de vue

Outre la dénonciation publique redresseuse de tort, une autre tendance nous vient tout droits des États-Unis: la légitimité. L’exemple le plus connu est celui de Spike Lee. Dès les années 90, le réalisateur s’en est pris personnellement à Tarantino, qui marchait sur ses plates-bandes dans "Pulp Fiction" et "Jackie Brown". Ensuite, il s’en prit à Steven Spielberg à cause d’"Amistad". Depuis, on s’est rendu compte que Spike Lee avait tendance à descendre tout ce qui touchait à l’émancipation et qui… n’avait pas été réalisé par ses soins.

On ne peut pas oblitérer des pans entiers de notre culture sous prétexte que les codes ont changé.

Plus récemment, une partie de la communauté gay américaine ne s’est pas privée de dénoncer la performance de James Corden dans "The Prom" (Netflix). Il y incarnerait un homosexuel "trop cliché", n’étant pas homosexuel lui-même.

Dans le même ordre d’idée, et plus proche de nous, certains dénoncent systématiquement que les acteurs choisis n’appartiennent pas exclusivement à la "minorité" qu’ils doivent incarner. Le duo Toledano/Nakache a dû se justifier de ne pas avoir engagé suffisamment d’autistes pour jouer dans "Hors Normes", expliquant notamment que pour un véritable autiste la répétition des prises est souvent source de souffrance. Mais ça ne s’arrête pas là. L’été dernier l’actrice Noémie Merlant a été prise à partie: cisgenre à la ville, elle incarne dans "A Good Man" un personnage transgenre. Par peur de la polémique, la réalisatrice a cru bon de se défendre en expliquant que les acteurs transgenres ne sont pas encore légion en France, "ce qui a limité son choix"...

Éducation et tolérance

Cette radicalisation des points de vue, très en vogue aux États-Unis, va-t-elle petit à petit gagner l’Europe? Pour éviter la montée en puissance d’une bien-pensance trop rabique, on rappelle souvent les vertus de l’éducation, de l’information, voire de la critique historique (comme veut le faire Disney en "contextualisant" de plus en plus ses anciens chefs-d’œuvre).

Car on ne peut pas oblitérer des pans entiers de notre culture sous prétexte que les codes ont changé. Au contraire, il peut être utile d’analyser les anciens modèles. C’est ce que fait brillamment la série "Mad Men", qui nous présente un héros blanc dans la quarantaine, parfaitement imbu de sa supériorité à tous égards… mais qui s’effondre dans la dépression et la haine de soi.

On a envie de faire confiance au spectateur pour garder encore un peu d’esprit critique. Oui, notre monde a été partiellement bâti sur le racisme, le sexisme, la violence – et le cinéma nous le rappelle à satiété; mais non, toute image ne constitue pas un message à imiter. Surtout lorsqu’il s’agit d’un putois lourdingue...

Commentaire: La cancel culture a-t-elle atteint ses limites?

Quand le public prend les fables pour des histoires vraies, il ne reste plus que la dénonciation comme mode de pensée. Et les artistes n’ont alors plus qu’à s’excuser… 

La mode n’est plus seulement au très nécessaire woke (éveil à l’égard des minorités), il est au bashing (critique systématique). Ou à la cancel culture (cette "culture de l’annulation", qui veut créer l’ostracisation). En un mot: le diktat des outragés.

Au départ, la cancel culture veut secouer l’opinion, et tant mieux. Dans la grande croisade nécessaire, légitime, urgente contre la xénophobie, l’homophobie, la violence, le harcèlement, et pour la parité, le respect des minorités, la dénonciation réussit parfois brillamment à ouvrir le débat (comme ce fut le cas avec le harcèlement sexuel dénoncé en masse avec le mouvement #MeToo). Malheureusement, lancer un pavé dans la marre montre parfois ses limites. Pourquoi? Parce que la pensée unique peut s’insinuer dans la brèche comme cela se passe aux États-Unis depuis quelques années. Sur les réseaux sociaux, chacun veut briller aux yeux de sa communauté en "likant" ou dénonçant. Tout se résume alors à un bouton on/off: j’adhère ou j’abhorre. Et quand la nuance disparaît, apparaît l’opprobre comme dernier moyen d’expression.

Outre-Atlantique, on assiste véritablement, sous le couvert des meilleures intentions, à une nouvelle chasse aux sorcières. Implicitement, il est demandé aux artistes de se museler, de ne parler que d’eux-mêmes, et surtout de le faire au premier degré, pour éviter tout dérangement. Le premier degré, vraiment? Ne pourrait-on voir là une apologie du nivellement?

Syl. S.

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