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Dans l'ombre de son mari, Nobel de Littérature

©doc

Frustration artistique, couple qui s’étiole, jeux de pouvoir: les ingrédients sont réunis pour accoucher d’un grand drame. Agrémenté de deux ingrédients: le Prix Nobel de Littérature et... Glenn Close.

Glenn Close revient. Et pas dans une comédie romantique pour séniors. Ni dans un cameo en ennemie du super héros. Ni dans un "véhicule" Disney. Dans un vrai film de cinéma doté d’un contenu particulièrement actuel: la domination masculine. Mais qui ne s’exerce pas dans n’importe quel contexte: celui très policé du monde des lettres…

Drame

"The Wife"

Note: 4/5

De Björn L. Runge.

Avec Glenn Close, Jonathan Price, Christian Slater, Max Irons, Harry Lloyd, Annie Starke, Elisabeth McGovern, etc.

1992. Joe Castleman, 75 ans, a du mal à s’endormir dans sa jolie maison de Nouvelle-Angleterre: c’est cette nuit qu’on risque de l’appeler. Et, de fait, au petit matin, une voix aux accents suédois… Il a été désigné comme Prix Nobel de Littérature. Sa femme Joan partage sa joie. Et lui rappelle ses pilules pour le cœur…

Au cours du voyage protocolaire, toute la vie de Joan lui remonte à la conscience. Au Smith College de 1958, c’est un couple d’écrivains que l’on découvre… Elle, élève brillante du jeune professeur. Jusqu’au jour où le premier roman trouve un éditeur. À force de "et si" et d’autant de flash-backs, Joan revisite sa vie de femme, et d’artiste. Ce couronnement tardif sert de décanteur et lui fait regarder son mari avec des yeux neufs où se mêlent tendresse et désillusion… Aurait-elle dû persévérer dans sa voie personnelle? Même si sa condition de femme et d’écrivain dans les années 50 l’auraient condamnée à l’anonymat?

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La vocation – souvent contrariée – des femmes est un leitmotiv. Virginia Woolf en a parlé. Mileva Einstein en est un exemple désormais connu, elle qui était plus douée que son mari pour les mathématiques et qui fixa de nombreuses formules. "The wife" est d’ailleurs l’œuvre d’une femme: le roman de l’Américaine Meg Wolitzer, traduit sous le titre "L’épouse" puis réédité sous le plus explicite "La doublure". Pourtant, il serait réducteur de faire de "The Wife" un film dans la mouvance #balancetonporc. Même si le contexte suédois ne peut que rappeler le cas récent de Jean-Claude Arnault, ce directeur artistique condamné à deux ans ferme pour viol, si proche de l’Académie suédoise que le Nobel de Littérature 2018 a dû être postposé…

Dépréciation féminine

Ce que le film démontre avec finesse, c’est la perversité de la situation actuelle où sont placées les femmes. Dans des milieux supposés ouverts et tolérants comme celui des lettres ou des arts, les femmes ne sont pas ostensiblement dénigrées par les hommes: elles sont subtilement invitées à faire le boulot elles-mêmes, et ce dès leur enfance, sous la forme d’une dépréciation personnelle. En cela, elles sont parfois malgré elles les complices de la position excentrée où elles échouent, suite à une restriction mentale semi-consciente où règne le "à quoi bon", le "qui suis-je", et l’ombre de cette certitude qui veut qu’une vie de femme réussie passe par l’abnégation.

Ce film est aussi l’occasion de réaliser à quel point Glenn Close nous a manqué.

Et les chiffres, encore aujourd’hui, parlent d’eux-mêmes. Autant de femmes que d’hommes écrivent de la littérature désormais. Mais les grands prix littéraires n’en sont pas (encore?) le reflet. Sans parler de l’Académie française, où il fallut attendre 1980 pour que Yourcenar brise le tabou de la masculinité. Quant au fameux Nobel de Littérature dont il est question ici: 14 en 117 ans. De même dans le milieu universitaire que les jeunes femmes fréquentent autant que les hommes, mais où les chiffres ne suivent pas au moment de nommer les professeurs…

Ce film est aussi l’occasion de réaliser à quel point Glenn Close nous a manqué, depuis son incroyable performance en domestique (mâle) dans l’ère victorienne ("Albert Nobbs", 2011). Elle est ici accompagnée de sa propre fille, Annie Starke, dans ses débuts à l’écran. En Prix Nobel perdu et parfois pathétique, Jonathan Pryce excelle d’une maladresse qui cache en fait beaucoup de suffisance. C’est ce qu’il fallait pour permettre à Glenn Close de donner à Joan tout le caractère qu’elle méritait, et de faire d’elle, malgré ses 75 ans, une véritable héroïne moderne, forte, indépendante.

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