Dans le viseur de Breivik

©rv

Plongée en enfer: le massacre d’Utøya en temps réel, comme si vous y étiez. Un film salutaire, conçu comme préliminaire à toute tentative de compréhension des enjeux politiques liés au terrorisme… Interview avec son réalisateur.

Une jeune fille qui agonise dans vos bras pendant 7 ou 8 vraies minutes: le genre de séquence que les films "normaux" vous épargnent, dans un réflexe semi-conscient de bienséance. Mais pas celui d’Erik Poppe. Le réalisateur nous invite sur une petite île norvégienne, en un beau jour du mois de juillet. Des centaines d’étudiants sont rassemblés pour un camp. Tout à coup, des bruits qui ressemblent à des pétards et des gens qui arrivent en panique. Kaja, 16 ans, se met à courir comme tout le monde. Sa vie ne sera plus jamais la même. Si seulement elle survit.

L’attaque sur l’île d’Utøya par Anders Breivik, en 2011, aura duré 72 minutes. C’est exactement la durée qui est répercutée ici, à laquelle on ajoute 18 minutes du quotidien des jeunes sur l’île juste avant l’arrivée du tueur. Le but de ce procédé radical: l’immersion. Parce qu’avoir une opinion, c’est important. Mais se la forger à partir d’une expérience physique proche de ce qui s’est passé, c’est mieux, explique Erik Poppe que nous avons rencontré.

Trailer de U - July 22

Pourquoi une forme presque avant-gardiste?

J’ai commencé à travailler sur le film il y a 2 ans, mais les faits ont eu lieu il y a 7 ans. Dans l’intervalle, on avait beaucoup parlé du procès, de Breivik, de la montée de l’extrême droite à travers l’Europe, mais de moins en moins du drame lui-même, notamment des victimes. Des victimes qui m’ont confié que leurs proches disaient: mettez ça derrière vous et allez de l’avant. OK, mais pour ça, il faut avoir fait un travail de catharsis collective, et un film fait partie de ce travail. Les frères, les sœurs, les parents de victimes avaient l’impression que "leurs" morts étaient confisqués pour faire le procès de l’extrême droite. Mais la politique, ce ne sont pas que des mots: un homme avait transformé ces mots en action. J’ai rencontré une quarantaine de survivants. Plus j’avançais, plus je voulais prendre leur point de vue et rien d’autre. Je visionnais beaucoup d’autres films sur des massacres de jeunes, c’est presque devenu un genre en soi. Et j’ai remarqué qu’aucun n’a réussi à créer un débat majeur ni à répondre à la question cruciale: "comment faire pour que ça n’arrive plus".

Ici, le film crée une décharge d’adrénaline, une expérience qu’on n’oublie jamais…

Tant mieux si vous avez ressenti cela. Je voulais rétablir l’équilibre: on a écrit des centaines de livres sur Breivik dans le monde entier, il a livré ses pensées pendant 6 mois de procès. Mais personne ne connaît le visage ou le nom de ses victimes. À cause du nombre. Il y avait une dimension éthique derrière mon projet. Je voulais qu’on ressente l’angoisse. Cette situation où deux minutes durent une éternité.

Votre film oblige le spectateur à être actif et à s’interroger après le visionnement…

On ne connaît pas les motivations à l’issue du film, surtout pas. On partage l’horreur: je propose cette moitié-là du travail. L’horreur doit être le présupposé. Ensuite seulement, après ce choc, on peut se documenter et se poser les bonnes questions avec le bon point de vue. Sinon, on risque d’avoir une vision clinique du problème, analytique. Ce drame ne peut pas être abordé comme un simple enchaînement de faits. Il faut ressentir avec ses tripes. Ensuite, les motivations politiques du criminel peuvent être éventuellement discutées, analysées.

  • "Utøya, 22 juillet"
  • Note : 4/5.
  • D’Erik Poppe. Avec Andrea Berntzen, Aleksander Hölmen,…

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content