"Demain": le début ou la fin?

Cyril Dion: "Une des plus importantes urgences pour moi, qui dépasse l’initiative citoyenne et qui a besoin d’être appliquée à toute la société, c’est la liberté rendue à la création monétaire." ©BELGAIMAGE

Cyril Dion a coréalisé avec l’actrice Mélanie Laurent un documentaire qu’on embrasse comme une cause. Sous ses faux airs de film bon enfant, "Demain" cache un vrai discours politique.

On appelle ça "prêcher par l’exemple". Au lieu de se lamenter, de dresser des inventaires culpabilisants, de pointer du doigt les fautifs, ou de dessiner le portrait apocalyptique de notre futur, on peut aussi attirer le regard sur les initiatives positives, qui fleurissent à travers le monde. C’est ce qu’a fait Cyril Dion, en coréalisant, avec l’actrice Mélanie Laurent, ce passionnant documentaire. Déjà plus de 250 000 spectateurs en France se sont rassemblés autour de ce film, qu’on embrasse comme une cause. Car sous ses faux airs de film ludique, sympathique, et bon enfant, "Demain" cache un vrai discours politique, voire révolutionnaire, car il lie l’écologie avec l’économie, et fait se rejoindre crise climatique et éducation. Une révolution, oui, mais une révolution lente… Rencontre.

Parmi toutes les initiatives présentées, quelles sont vos préférées?

Cyril Dion Je parle souvent du Bec Helloin, une ferme de 1000 m² en permaculture qui va produire, à terme, pour 100 euros de légumes par… m². Le secret? Sans pétrole, sans pesticide, sans tracteur, on peut produire jusqu’à 10 fois plus qu’en agriculture traditionnelle. Tout en stockant du CO2, en permettant à beaucoup d’espèces de se développer. C’est un exemple très ludique: après une visite là-bas, ou après avoir vu le film, tout le monde a envie de planter son potager. La patience, le travail des mains, l’utilisation d’outils intelligents, tout cela compense merveilleusement une technologie qui, en fait, nous éloigne du meilleur rendement possible.

Il y a aussi l’exemple Pocheco, qu’on raconte beaucoup aux entrepreneurs. On voit les yeux qui s’écarquillent, lorsqu’on explique qu’une société, leader européen de la fabrication d’enveloppes, arrive à économiser 5 millions d’euros sur 17 ans, en faisant des investissements qui rendent son entreprise beaucoup plus écologique, et en même temps plus sociale grâce à une répartition intelligente des bénéfices, qui limite les écarts de salaire dans un coefficient de 1 à 4 au lieu de 1 à 100 dans les entreprises françaises… Une société qui limite aussi la pénibilité, qui est autonome en eau, en chauffage, bientôt en électricité, qui pratique l’économie circulaire avec du recyclage à tous les niveaux…

"Demain" (bande annonce)

Un moment très encourageant du film, c’est celui où le maire, en Inde, ne se contente pas de son action locale, mais crée une "école des maires", afin de répandre la bonne parole…

"L’exemple est tellement sidérant qu’il provoque chez les gens un choc qui est capable de les faire changer de vie."

Il n’y a pas que là que ça marche par contamination positive. Au potager du Bec Helloin, ils sont complets au niveau des formations. Et à l’usine Pocheco, ils ont des cars entiers qui débarquent avec des gens de toute l’Europe qui veulent prendre exemple… Tout cela, déjà avant le film. Nous avons beaucoup d’exemples de gens qui sont en train de "répliquer". Avec même des levées de fond pour identifier les fermes qui pourraient aller dans le sens de la permaculture, et les encourager. C’est un courant qui est en route et qui ne s’arrêtera plus; demain, on aura des centaines, puis des milliers de petites fermes comme celle-là. L’exemple est tellement sidérant qu’il provoque chez les gens un choc qui est capable de les faire changer de vie.

Votre film montre une manière lente, sage, des initiatives personnelles. Or on imagine souvent les révolutions dans une certaine urgence, voire une violence. Est-ce que la lenteur peut marcher?

Non. Il faut absolument une conjonction des deux, comme, par exemple, en Islande, où c’est à la fois une révolution quotidienne et structurelle qui se produit pour l’instant. Dans chacun de nos actes, il faut de petites différences qui vont créer une nouvelle société. Et ça peut aller relativement vite, si on a le second volet indispensable: que les autorités politiques prennent les bonnes décisions. Ça a déjà eu lieu dans le passé: pendant la Seconde Guerre mondiale, quand les Etats-Unis sont entrés en guerre, ils n’avaient pas le temps de mener des réformes en profondeur pour transformer l’économie. Donc ils ont mis en pratique la méthode des "petits pas": chacun devait faire un petit peu, pour réorienter l’économie dans le sens de l’entrée en guerre. Évidemment, ces petits gestes ont dû être accompagnés de mesures politiques très contraignantes. Roosevelt a ainsi interdit l’utilisation du métal, du jour au lendemain, dans toute l’industrie automobile, pour le réserver à l’industrie militaire. Il faut la coïncidence des deux pour que ça marche: la contrainte politique encourage certaines initiatives et dissuade celles qui ne vont pas dans le bon sens. La mesure de Roosevelt était très impopulaire, a priori. Pour pouvoir la prendre, il a demandé aux citoyens américains de descendre dans la rue et de l’"obliger" à la prendre. Ce qu’ils ont fait. Aujourd’hui encore il faut que les gens se mobilisent.

L’urgence, aujourd’hui, c’est quoi?

"La liberté de création monétaire, par les états, les citoyens, les entrepre-neurs, permet de reprendre le pouvoir sur l’économie réelle."

Une des plus importantes urgences pour moi, qui dépasse l’initiative citoyenne et qui a besoin d’être appliquée à toute la société, c’est la liberté rendue à la création monétaire. Une votation a lieu, en ce moment, en Suisse, pour redonner tout son pouvoir à la banque centrale, et non pour le conserver aux banques privées comme cela se passe aujourd’hui. Voilà qui pourrait changer structurellement la société. Comme l’explique le film, l’essentiel de l’argent aujourd’hui est créé par le crédit. Donc, à chaque fois qu’on crée de la masse monétaire pour permettre les échanges, on crée de la dette. Ce système donne un pouvoir démesuré aux banques. Il crée aussi un assèchement dramatique de l’économie. Car l’endettement qu’il crée partout, fait qu’il est plus difficile de changer de modèle, car tout est coincé: les gens vivent dans la peur de ne pas pouvoir rembourser et ne questionnent donc plus le modèle pour l’améliorer. Redonner la création monétaire aux états, via leur banque centrale, mais aussi à des collectifs comme celui que nous avons rencontré à Bristol, permet de reprendre le pouvoir sur l’économie, et permet aussi que l’argent serve à autre chose qu’à faire des transactions spéculatives. Car on sait aujourd’hui que 97% des transactions dans le monde sont de cette nature, contre 3% seulement dans l’économie réelle. C’est une façon de faire redescendre l’économie dans les mains qui la font tourner: celles des citoyens.

Cet argent "parallèle" permet aussi de créer des emplois, et de faire vivre une économie plus locale, plus "vraie"…

Quand vous dépensez de l’argent dans une multinationale, pour votre alimentation, votre essence, etc., il y a 20% à peu près qui restent en circulation sur le territoire, et 80% qui sont aspirés par capitalisation vers les actionnaires, ou qui partent dans les autres succursales. Si vous dépensez dans un commerce local et indépendant, la proportion s’inverse: 80% continuent à irriguer l’économie locale. Lié à ça, il y a un coefficient multiplicateur d’emplois, qui est d’environ 3. Trois fois plus d’emplois sont créés grâce à ce genre de monnaie locale, qui vous incite à dépenser dans les commerces locaux indépendants plutôt que dans une grande surface.

Si, d’un coup de baguette magique, vous pouviez accélérer le mouvement à trois endroits clés, lesquels choisiriez-vous?

L’action la plus structurante pour tout le reste, ce serait de se débarrasser complètement des énergies fossiles. La ville de Copenhague, comme on le voit dans le film, est en train de réussir brillamment ce pari. Il faut pour cela la combinaison d’une taxe carbone et du déploiement de l’alternatif (éolien, solaire…). Il faut enrayer le changement climatique très vite, c’est l’urgence absolue. La deuxième chose c’est libérer la création monétaire. La rendre aux états, aux citoyens et aux entrepreneurs. Et la troisième, pourquoi pas le tirage au sort? Le chercheur et écrivain belge David Van Reybrouck l’explique très bien. Il y a d’autres moyens que les élections pour avoir une représentation démocratique: le tirage au sort notamment. Ça n’existe plus que dans les procès d’assises, mais ça a fait ses preuves, notamment dans l’état du Texas, pour l’éolien. Tout le monde se disait: ça ne pourra jamais marcher. De l’éolien, dans l’état réputé le moins enclin à l’alternatif de tous les Etats-Unis… Et de plus avec des non spécialistes tirés au sort! Eh bien ce fut tout le contraire. Les citoyens lambda ont vraiment essayé de comprendre les enjeux, et une fois qu’ils les ont compris, ils ont pu convaincre leurs concitoyens… Aujourd’hui le Texas montre l’exemple en matière d’éolien.

En fait, votre film nous dit que, malgré l’état alarmant des choses, tout est là, "y’a plus qu’à"…

Oui. Les outils sont disponibles. Les initiatives fleurissent un peu partout. A présent, c’est à nous de les faire changer d’échelle. Et avec une certaine urgence quand même!...

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