Déposer les armes dans la dignité

©Azimut Production

Avec "Vivre sa mort", Manu Bonmariage, 75 ans, suit les derniers mois de personnes condamnées. Au-delà du débat sur l’euthanasie, voici un grand film d’amour sur le "comment lâcher prise".

Depuis les années 70, Manu Bonmariage est l’un des acteurs majeurs du cinéma direct en Belgique. On le connaît pour ses presque 50 films pour l’émission Strip Tease, qui fut créée par deux de ses élèves. Mais aussi pour toute une série de documentaires qui sont devenus avec les années des films cultes. "Allo Police", en 1987, avait défrayé la chronique lors de son passage sur la RTBF. On y voyait le quotidien d’une unité des forces de l’ordre dans la région de Charleroi.

Au programme: scènes de ménage, règlement de compte, quartiers où l’on n’ose plus se rendre… Le film dressait un constat social accablant, mais proposait surtout la rencontre avec une kyrielle de personnages hauts en couleurs, truculents, extrêmement vrais et attachants. À tel point qu’à lui seul "Allo Police" dresse un portrait incomparable aussi bien de la Belgique que des années 80.

"Il est parfois difficile de faire la différence entre personnes et personnages. Moi, je filme des personnes."
Manu Bonmariage
Réalisateur

Sujets sensibles

En 1992, Bonmariage continuait à faire du bruit dans Landerneau avec "Les amants d’assises". Marie-Louise, condamnée pour le meurtre de son mari, nous dévoilait peu à peu ce qui l’avait poussée, avec son amant, à commettre l’irréparable"Le personnage le plus intéressant que j’ai rencontré, dit aujourd’hui Manu Bonmariage. Une femme-enfant, mais qui pouvait aussi se servir de la compassion qu’elle créait naturellement autour d’elle… Un mélange digne de la fiction." 

Dans le cadre de la sortie du film, la Cinematek propose une rétrospective des films documentaires de Manu Bonmariage. Une quinzaine de films seront programmés dans le courant du mois de mars. (www.cinematek.be)

Le Cinéma Galeries de Bruxelles propose le 21 mars de 20h à 22h une Soirée Spéciale Strip Tease en partenariat avec la Sonuma. L’occasion de redécouvrir une belle sélection d’épisodes de Strip Tease réalisés par Manu Bonmariage.

En adoptant le point de vue de la condamnée, Manu Bonmariage brouillait déjà les cartes. C’est ce qu’il allait continuer à faire jusqu’à aujourd’hui, en plus de 20 films: s’approcher de sujets sensibles "à l’envers", et suivant une méthode bien particulière, le cinéma direct. L’idée? Filmer un maximum, avec un impact minimum sur la vérité en train de se dérouler.

Seul avec sa caméra à l’épaule et des micros installés aux endroits clé, Manu Bonmariage s’efface pour mieux faire exister ses images."Jamais je ne demande qu’on refasse un geste, qu’on redise une phrase. Je ne fais pas d’interview. Les choses se disent, j’essaie de les capter. J’attends. Parfois quelque chose se passe…"

©Azimut Production

Le moins que l’on puisse dire, c’est que dans "Vivre sa mort", la patience du cinéaste a été récompensée. Tout commence alors que Manu Bonmariage présente "La Terre amoureuse", une immersion dans l’intimité des agriculteurs de sa région natale.

Un neveu l’interpelle après le film, lui demandant de faire "quelque chose d’aussi captivant", mais sur lui-même. Pourquoi? demande Bonmariage. "Mon cancer revient", s’entend-il répondre. Et c’est parti. Parallèlement à Philippe, Manu Bonmariage va aussi filmer Manu. Les deux hommes ont 60 ans. L’un est croyant, l’autre pas. Tous deux vont se poser de plus en plus de questions sur une possible euthanasie.

Avant la nuit

Mais avant ça, tous deux vont "mettre de l’ordre dans leur vie", tout en affrontant les étapes obligatoires qui escortent la dégradation physique: opération, chimiothérapie, sourires compatissants des médecins… Les moments de grâce se pressent dans ce film qu’on aurait pu craindre plein d’un pathos mortifère, et qui se révèle aussi rempli de pulsions de vie qu’une cour d’école à l’heure de la fin des cours. Il y a tellement de choses à faire. Encore. On se promène au cimetière pour voir où on sera placé…

On se réjouit de cette panne de voiture, le matin même. Mais oui, rien de telle qu’une bonne panne pour vous occuper l’esprit et vous empêcher de trop penser. Dans un contexte pareil, les bonnes nouvelles ne sont pas les mêmes que pour le commun des mortels… Surtout, on essaie de partager encore des moments, de donner encore aux autres. Avant la nuit.

Vivre sa mort

Avec un rythme envoûtant, et un point de vue d’une douceur extrême, le réalisateur nous livre un film à l’opposé de certaines séquences Strip Tease (rarement les siennes) où un ton grinçant, limite sarcastique, pouvait gentiment se moquer des personnes filmées. Ici, on emprunte le chemin qui sera le nôtre un jour, celui qui descend vers la mort. À moins qu’il ne monte, vers quelque chose de transcendant, et de… beau?

©Azimut Production

Dans une société où notre heure dernière est l’un des grands tabous, et où la majeure partie des rites se sont perdus, voici qu’on nous présente des personnes qui s’apprêtent à déposer les armes dans l’amour, et dans la dignité.

Voici qu’on nous montre les compagnes, éperdues d’un amour qui doit prendre une autre forme, dans une route qui n’est pas plus facile que celle de ceux qui partent. Voici qu’on nous montre les enfants, et qu’approche le jour fatal où le feu sera éteint. L’esprit de communion qui s’installe dans les dernières séquences résonne dans l’esprit du spectateur comme une promesse qui transcende la tristesse et la douleur physique, et qui fait de "Vivre sa mort" un film indispensable à toute personne qui pense devoir mourir un jour.

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